« Les croisades vues par les Arabes », d’Amin Maalouf

"Les croisades vues par les Arabes", d'Amin Maalouf

J’ai une épouse extraordinaire. Déjà parce que c’est mon épouse et qu’il faut au minimum être extraordinaire pour me supporter au quotidien, mais aussi parce que grâce à elle, j’ai pu enfin lire Les croisades vues par les Arabes, excellent livre d’Histoire signé par Amin Maalouf.

Vu que l’époque semble vouloir se prêter à divers raccourcis qui tiennent plus de l’idéologie xénophobe et du fanatisme religieux que de l’Histoire, il est salutaire de se plonger dans cet ouvrage, qui montre que, vu des populations musulmanes du Proche- et Moyen-Orient, l’arrivée de ceux qu’ils appellent les Franj tient de l’invasion barbare.

Il faut dire que, au XIe siècle, s’il y a bien une civilisation dominante et avancée autour de la Méditerranée, il faut aller la chercher au sud et à l’est du bassin. En comparaison, ces Européens débraillés qui débarquent, dans un premier temps par une longue colonne de soldats et de civils via Constantinople, font figure de clochards.

Seulement voilà: même si, l’Orient musulman est culturellement et scientifiquement bien plus avancé que les royaumes chrétiens d’Europe, c’est une nation fragile, minée par les querelles de pouvoir. À la moindre succession, les clans s’entre-déchirent, les armées se font et se défont au gré des fortunes de guerre et, pendant de longues décennies, les Franj sauront tirer profit de ces faiblesses.

Les croisades vues par les Arabes, c’est donc un ouvrage qui, partant des chroniqueurs musulmans, s’efforce d’apporter un regard différent sur les quelques deux siècles de royaumes chrétiens au Proche-Orient – ce qui est aujourd’hui la Turquie, Syrie, Liban, Palestine, Israël, Jordanie et Égypte.

Différent, parce que si, pour beaucoup d’Européens, les croisades ont un aspect « grande aventure romanesque », les peuples indigènes vont le vivre comme une tragédie particulièrement brutale – et pas seulement les Musulmans, d’ailleurs: les Chrétiens d’Orient auront eux aussi à subir les exactions des croisés. Et, quand on parle d’exaction, cela va jusqu’au cannibalisme.

Un autre aspect qui peut surprendre ceux qui ont une connaissance du Moyen-Âge issue de sources plus proches de la fiction que de l’Histoire, c’est le panier de crabe spectaculaire que constitue déjà la région. Tout le monde trahit tout le monde, après s’être allié avec tout le monde, puis ça se réconcilie et ça recommence.

Il y a déjà les querelles du monde arabo-musulman: chiites contre sunnites et les différentes ethnies et clans dont les relations sont quelque peu fluctuantes – pour rester poli. Ajoutez dans la balance les Franj – les Européens, donc – et les Roums – les Byzantins – et vous aurez une sauce avec beaucoup, beaucoup de grumeaux.

Alors certes, si on veut rester objectif, Les croisades vues par les Arabes est exactement ce que le titre indique: une narration qui est loin d’être objective et qui a le principal intérêt d’être à contre-courant de l’imagerie traditionnellement véhiculée par l’historiographie européenne – du moins jusqu’à récemment. C’est tout de même un ouvrage qui a plus de quarante ans, on peut imaginer que, dans les milieux académiques, les choses ont quelque peu évolué depuis.

Il ne faut cependant pas manquer la conclusion d’Amin Maalouf, qui met en lumière certaines différences fondamentales entre les Franj et les Musulmans, différences qui auront un impact majeur au cours des siècles à venir. Car si, pour les Européens, les croisades représentent une aventure sans lendemain, elle aura un impact majeur sur leur civilisation en pavant la voie vers la Renaissance.

À l’inverse, la civilisation arabo-musulmane vit là ses dernières grandes heures et si elle va encore constituer une menace militaire majeur pendant les deux siècles suivants, son rayonnement civilisationnel ne va cesser de décroître. Les uns apprendront de leurs erreurs, les autres non.

Les croisades vues par les Arabes est un classique de l’histoire médiévale, à juste titre: c’est un ouvrage fascinant sur une période qui donne lieu a beaucoup trop de fantasmes pour son propre bien. Il y a énormément à apprendre, mais pas forcément les leçons auxquelles un peu trop de gens pensent en ce moment.

Et oui, ça inclut aussi les rôlistes: il y a matière à quelques dizaines de scénarios militaro-politiques, plus de vieilles connaissances des amateurs de conspirations: la secte des Assassins. Si avec ça vous ne vous jetez pas dessus…

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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2 réponses

  1. Roboduck dit :

    J’ai de très bons souvenirs de ce livre, lu il y a des années. C’est effectivement largement salutaire d’avoir cet autre point de vue.

    Et ça m’a lancé sur d’autres lectures d’Amin Maalouf, que j’aime globalement beaucoup.

  2. iceman dit :

    Je rajoute donc dans ma shopping list
    Article récent signé iceman: Cinéma : Patients de Grand Corps Malade et Mehdi Idir (2017)My Profile

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