Tigres Volants, un débriefing

Tigres Volants

En 2006 est paru la troisième édition de Tigres Volants; enfin, « troisième », comme dans « première éditée professionnellement ». Un peu avant la parution officielle, fin 2005, je me suis fendu du texte ci-dessous dans le wiki (aujourd’hui défunt) « L’Atelier du jeu de rôle », créé par Tchernopuss et dont j’ai pu récupérer des bouts par la Wayback Machine.

Voici donc le débriefing de la création de Tigres Volants, en espérant que d’autres puissent y apprendre de mes erreurs.

Écriture

Le cas de Tigres Volants 3 est un petit peu différent de l’écriture pure et simple : le plus gros du travail n’a pas tant consisté à écrire le jeu, mais plutôt à relire un corpus de quelques 1.3 million de signes, en débarrasser les scories les plus anciennes et y incorporer des nouveaux textes et concepts développés depuis la dernière édition. Ce n’est pas forcément plus évident : souvent, on se retrouve prisonnier de textes écrits il y a très (= trop) longtemps, qu’il faut adapter ou supprimer, ce qui implique souvent d’autres modifications en profondeur.

Que faire quand on s’aperçoit qu’un des thèmes majeurs de l’univers repose sur une absurdité ? Corriger l’absurdité et, du coup, changer complètement l’univers de jeu ? L’ignorer, au besoin à l’aide d’un artifice narratif, genre « TGCM ! », en espérant que personne ne remarque (variante : prétendre que c’est voulu, c’est un Concept) ? Souvent, j’ai choisi de jouer sur les deux tableaux, en corrigeant ce qui est trop gros, puis en intégrant le reste à coups de bricolages narratifs, de façon à minimiser l’impact des changements. L’avantage d’avoir posé dès le départ qu’il s’agit d’un univers décalé, c’est que certaines exagérations passent ainsi plus aisément.

Il faut parfois se méfier du poids du passé. Pas mal de choses dans Tigres Volants 3 (à commencer par le titre) sont des fossiles d’éditions précédentes, qui sont restés là pour ne pas faire de peine aux anciens joueurs. Objectivement, c’est stupide : les deux versions précédentes ont été vendues à 100, respectivement 125 exemplaires ; ce n’est pas comme s’il y avait tant de joueurs que ça (en plus, souvent, ce sont les mêmes qui ont acheté les deux éditions). D’un autre point de vue, la plupart d’entre eux sont des potes, donc très actifs pour râler ; l’air de rien, ça a un impact…

De l’influence des ordinateurs portables

Je pense que si je n’avais pas acheté, début 2002, mon iBook, je n’aurais jamais terminé Tigres Volants 3 ; je ne sais même pas si j’aurais eu réellement le courage de commencer.

L’avantage d’un ordinateur portable, c’est que, justement, il est portable. En d’autres termes, on peut l’emmener partout – ou presque. Dans mon cas, ça signifie avoir une machine au bureau, qui me sert de jukebox pendant la journée et de machine à écrire à la pause. Et, pour ce genre de travail, il n’y a pas besoin d’une übermachine de malade : même un écran douze pouces, quelques molécules de RAM et un processeur anémique suffisent à l’utilisation d’un traitement de texte – même Word, c’est dire !

La chose la plus importante à se rappeler, c’est d’avoir une bonne stratégie de synchronisation et de sauvegarde : synchronisation pour avoir toujours des fichiers de travail à jour entre le portable et la machine de bureau, sauvegarde pour le cas où une des deux machines tombe en carafe, voire pire. Dans mon cas, je me suis toujours arrangé pour synchroniser les deux machines au moins une fois tous les deux-trois jours (dans les faits, presque tous les jours) et d’avoir quelques copies de sauvegarde : une sur disque dur externe et une sur un site extérieur, pour les fichiers importants.

Le défaut d’un ordinateur portable, c’est que c’est plus facilement volable (ou cassable) qu’une tour de trente kilos !

De l’importance d’être constant

Une des blagues qui me sont tombées dessus lors de la réécriture, c’est la question d’avoir une constance absolue dans les noms : orthographe, capitalisation et autres. C’est important pour un point : la création d’un index. Si tous les termes indexés ont la même forme, l’indexation peut se faire de façon automatique (modulo quelques plaisanteries, comme les pluriels ; surtout les pluriels irréguliers). De plus, avoir un terme écrit de deux façons différentes (ou plus), ça fait négligé – sans même parler des possibles confusions.

Pour ce faire, une méthode pratique est d’avoir, le plus tôt possible, un glossaire de référence regroupant tous ces termes spéciaux. L’avantage, c’est que ce fichier peut aussi servir de référence pour l’indexation (voir plus loin).

De l’intérêt de Word

Oui, je vais parler d’un produit Microsoft, et pas pour en dire du mal. Ceux que ça agace ont meilleur temps de sauter ce chapitre.

Word est, pour moi, le traitement de texte de référence : je l’utilise depuis sa version 3.0, ce qui ne rajeunit personne. J’en ai essayé d’autres et aucun ne m’a donné tout ce dont j’avais besoin. Son point fort principal, de mon point de vue, est qu’il ajuste automatiquement un texte en français aux règles typographiques en vigueur : guillemets corrects, espace insécable avant les grands signes de ponctuation, etc. Si j’avais eu à faire cela à la main… je ne l’aurais sans doute pas fait !

Word a aussi une panoplie d’outils qui sont très importants pour se faciliter la vie. Je citerai parmi eux une bonne gestion des feuilles de style, au niveau des caractères et des paragraphes, qui de plus peuvent être liés à des raccourcis-clavier ; comme je travaille principalement au clavier, c’est un gros gain de productivité.

J’ai découvert un peu tard une autre fonction très intéressante dans la gestion des documents longs : le principe du document-maître. Cela permet de regrouper, de façon dynamique, plusieurs fichiers en un seul. L’avantage est qu’on peut continuer à travailler sur les fichiers individuellement, tout en ayant la possibilité de faire des actions globales sur tous les fichiers à la fois, d’un seul coup : rechercher/remplacer globaux, indexation, etc. C’est une fonction très puissante, mais qui demande de la coordination, notamment pour les feuilles de style.

L’indexation, parlons-en. La méthode la plus simple pour avoir un index commun à un long document est de combiner la notion de document-maître précédemment décrite et celle de fichier de référence. Word permet d’indexer tout un fichier, automatiquement, en se basant sur un document de référence externe. Le document en question consiste à un tableau avec, pour chaque entrée d’index, la référence qui apparaîtra ; ainsi, on peut regrouper plusieurs termes sous la même entrée d’index ou avoir des sous-catégories. Le tout est assez complexe et mérite qu’on s’y attarde un peu dans l’aide en ligne du programme. Si jamais vous avez un problème et devez recommencer l’indexation, faites un rechercher/remplacer pour éliminer toutes les marques de champ auparavant.

Ne créez par contre pas l’index lui-même sous Word, ça ne servirait à rien. La plupart des programmes de mise en page reconnaissent les entrées d’index de Word et les importent dans leur propre système ; il y a quelques détails pénibles, mais on y reviendra.

Illustrations

À moins d’être un génie aux talents multiples (ou d’avoir des standards particulièrement bas), un auteur de jeu de rôle ne peut pas tout faire. Le principal casse-tête, ce sont souvent les illustrations.

Comment trouver des illustrateurs ?

J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle : des illustrateurs, il y en a plein, mais ils se cachent. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai : disons plutôt qu’il faut savoir où les trouver.

De mon point de vue, il existe deux « nids » principaux : les conventions de bande dessinées et les forums. Commençons par les forums sur Internet ; ce n’est pas forcément la façon la plus évidente, mais ça permet de se donner une idée des styles et aussi ça n’implique pas de se rendre physiquement quelque part. Il y a un côté pratique et immédiat, qui est contrebalancé par le fait que ça reste très impersonnel ; de plus, il n’est pas rare que les sites ne soient pas forcément très à jour (y compris les adresses de contact).

Le premier cas inclut aussi les réunions de mangaphiles et les fans de comics ; on en trouve souvent des annonces dans les magasins spécialisés, mais ça implique d’être dans une agglomération de taille raisonnable. Souvent, ces manifestations invitent des studios amateurs, semi-pro ou même professionnels. C’est une des meilleures méthodes pour trouver des illustrateurs : non seulement on peut voir « sur pièce » ce dont ils sont capables, on peut même tester en direct et, surtout, ça permet un vrai contact, mettre un nom sur un visage.

Comment garder ses illustrateurs

Dans le cadre de Tigres Volants, j’ai eu à faire face à un certain nombre de problèmes. Le but était donc de trouver des illustrateurs 1) disponibles, 2) doués, 3) avec un style qui « colle » à l’univers, 4) faisant de la SF et 5) ne demandant pas trop cher.

Le premier point est évidemment le plus important : avoir un excellent dessinateur ne sert à rien s’il est tellement occupé par d’autres projets (qui payent probablement mieux que le vôtre) qu’il ne peut pas livrer vos commandes. Or, les bons dessinateurs sont souvent surbookés.

Si on a soi-même de bonnes bases en art, on peut tenter de « coacher » des p’tits jeunes qui débutent et essayer de les pousser à se dépasser. Ce n’est pas impossible, ce n’est pas non plus forcément une mauvaise idée, c’est juste une occupation chronophage et qui nécessite aussi un bon contact avec l’artiste et une sérieuse dose de diplomatie.

De façon générale, on peut dire que distribuer les tâches à d’autres personne implique bien souvent de consacrer une partie du temps gagné à la gestion sociale de l’ensemble du projet. Là encore, ce n’est pas un drame, mais il faut en être conscient. Mais une bonne gestion peut s’avérer très rentable à moyen terme : un contributeur extérieur fera davantage confiance à un commanditaire attentif qu’à quelqu’un qui ne fait pas trop attention à eux et aura plus facilement tendance à passer leurs caprices de dernière minute. Si j’étais mesquin, je dirais que les illustrateurs (mais ça vaut aussi pour les maquettistes ou les pigistes) sont des petites choses à l’ego fragile, qu’il vaut mieux caresser dans le sens du poil – en réalité, c’est souvent le cas.

N’oubliez pas non plus de payer vos illustrateurs en temps et heure ; ça a l’air stupide, mais c’est le genre de chose qui est appréciée, surtout dans le monde des pros et semi-pros, qui comptent souvent sur cet argent pour acheter leurs nouilles et éviter de se faire éjecter par leur proprio.

Comment conserver un style graphique

Un outil qui peut s’avérer très efficace dans le recrutement d’illustrateurs, c’est la compilation d’une « bible graphique ». Cette « bible » est un document de taille raisonnable (une trentaine de pages) qui a pour but de présenter l’univers du jeu à des partenaires potentiels.

La « bible » de Tigres Volants commence par une brève introduction (une page), une présentation de mes influences graphiques, avec illustrations (utilisées sans permission ; je sais, c’est mal, mais il s’agissait là d’un document de travail, qui n’était pas destiné à une large diffusion). Suit une présentation du jeu et, enfin, du travail (format, couleur, définition des images, délais), ainsi que de ce que devrait être le résultat final (inclut une première répartition des images dans le « plan » de l’ouvrage).

Ce n’est pas un petit boulot que de compiler tout cela et cela nécessite de poser très à l’avance les bases de travail. Cela signifie donc « graver dans le marbre » pas mal de points qui risquent de gêner plus tard ; il faut en être conscient, mais il faut aussi se dire que, l’univers de la création étant ce qu’il est, les choses ne risquent pas seulement de changer, elles vont changer.

Gros boulot, donc, mais intéressant à plus d’un titre. D’une part, l’idée de devoir décrire le projet à des gens qui ne le connaissent probablement pas et ont même des chances de ne même pas savoir ce qu’est un jeu de rôle, est un travail important. D’autre part, une « bible » bien faite rend crédible un projet, au-delà même de son utilité immédiate (rappelons donc que le but premier de l’exercice est de donner aux illustrateurs une idée solide de ce que vous, commanditaire, voulez comme illustrations).

Dans le cas de Tigres Volants, la bible a été un outil efficace pour recruter des illustrateurs, en présentant le projet comme étant quelque chose de quelque concret, réfléchi et raisonnablement sérieux. Pour ce qui est de l’unité graphique, c’était moins ça… Évidemment, c’est un problème qui est proportionnel à la taille du projet : le livre de base compte une moyenne d’une illustration par page, il est illusoire de penser qu’un seul illustrateur peut arriver à poser ça sur la table tout seul. Plus il y aura de contributeurs (que ce soit des illustrateurs ou des rédacteurs), plus la question de l’unité de style sera importante ; elle est plus gênante pour les illustrations, puisque des textes peuvent être adaptés et édités plus facilement que des dessins…

Comment recevoir ses illustrations à temps

À mon avis, la règle d’or d’un tel projet est : quel que soit votre calendrier, vous serez en retard. C’est malheureux, mais c’est comme ça. Dans le cas de Tigres Volants 3.0, je me suis décidé, en juin 2004, à poser avril 2005 comme date de sortie ; au final, j’ai pu finaliser une mise en page début octobre 2005 et le jeu sort finalement en avril 2006 (pour des questions de calendrier indépendantes de ma volonté, mais tout de même). Pour un monstre de cet acabit, dix-huit mois, c’est court. Certes, je ne peux pas travailler dessus à plein temps, mais ça donne quand même une idée.

En général, ce sont les illustrations qui prennent beaucoup de temps. De plus, comme mentionné, ce sont des éléments qu’il est difficile de changer à la volée : une fois qu’ils sont terminés, les modifications possibles dans la mise en page sont de l’ordre du placement et, dans une certaine mesure, de la taille et de l’habillage ; il est assez mal vu de tripoter des images sans l’accord de leur propriétaire.

N’oubliez donc pas que les illustrateurs sont souvent surbookés ; cela signifie qu’il est très dangereux d’attendre la veille au soir pour commander quatre pleines pages. Il vaut même prévoir deux dates limites : une officielle, communiquée aux artistes, et une officieuse, quelques semaines plus tard (mais pas trop près de la date limite finale, la vraie vôtre à vous). En cas de retard lors de la date officielle, ça vous laisse le temps de reprendre contact, vérifier si c’est toujours possible et, le cas échéant, vous retourner.

Ne vous leurrez pas : les artistes connaissent le truc et en jouent aussi. Le point principal est de ne pas se stresser parmi : il ne faut pas que les illustrateurs se sentent agressés et pas non plus que vous vous sentiez coincé. C’est encore un cas où il est important de communiquer franchement.

Mise en page

La mise en page est, chronologiquement, le stade (presque) final de la création : là où textes et illustrations se retrouvent. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’en soucier en dernier : une bonne maîtrise des techniques de mise en page ou, à tout le moins, une planification soignée de cette phase permet de faciliter les étapes en amont.

Modèles et styles

Une première planification de la mise en page permet de se faire une idée des styles nécessaires et de reporter ces derniers dans Word. La plupart des programmes de mise en page peuvent importer et exporter des styles, au moins vers le format RTF (qui est compatible avec Word). En faisant un premier brouillon de mise en page, même avec un texte bidon, vous pourrez avoir une bonne idée des styles nécessaires.

En général, vous aurez besoin d’un style pour le corps du texte (Normal), pour les différents titres et sous-titres (Titre 1–5), un autre pour les textes encadrés, probablement un pour les tableaux, aussi, plus des variantes pour les listes ou les petites narrations. Tigres Volants comporte un certain nombre d’autres bricolages infâmes, comme, par exemple, un style différent pour le premier paragraphe de chaque section.

De façon générale, il est recommandé de pousser le plus loin possible ce genre de recherche avant de commencer sérieusement la mise en forme du texte sous Word : c’est plus facile de faire ce genre de choses avec Word que sous InDesign ou XPress. Les styles permettant d’automatiser des processus répétitifs et pénibles, il serait dommage de s’en priver.

Certains programmes (PageMaker et InDesign, en tous cas) permettent d’avoir une mise à jour automatique des fichiers texte. En d’autres termes, si vous modifiez le fichier Word, la mise en page suivra – en théorie. C’est un outil qui peut s’avérer très pratique pour accélérer la mise en page, surtout avec des versions à évolution rapide et pour garder texte et mise en page à peu près au même niveau de version (pratique si on veut, par la suite, transférer le texte vers un autre format – une page web, par exemple).

La méthode n’est pas sans défaut : d’une part, toutes les modifications effectuées dans le programme de mise en page sautent lors de la mise à jour des textes ; d’autre part, à moins d’avoir un fichier par encadré, tableau ou encart, vous risquez d’avoir encore à faire une bonne dose de copier-coller pour remettre les différents éléments en place. Malgré ça, le gain de temps et de productivité peut s’avérer très appréciable.

Illustrations et habillage

Quand on considère une mise en page, il est important de ne pas faire seulement attention à la page seule (à moins d’écrire un document d’une page). La mesure de base, c’est la double page (spread en anglais) : ce qu’on voit quand on ouvre le livre en grand. Après, c’est une question d’équilibre et de hiérarchie.

Hiérarchie, d’abord : ce qui est important doit être visible ; donc, le plus souvent, grand. C’est une règle qui vaut pour un peu tout ce qui est graphique, à commencer par les titres (un titre de niveau 1 est plus grand qu’un titre de niveau 2, qui est plus grand qu’un titre de niveau 3, etc.). Dans le cas des éléments graphiques, ça signifie souvent qu’un beau dessin sera mis en grand, quand c’est possible. Ça ne fonctionne pas toujours : pas question, par exemple, de mettre en pleine page une illustration payée au tarif d’une vignette ; l’inverse est plus possible, mais pas forcément souhaitable (là encore, c’est un coup à vexer l’artiste, ce qui est une Mauvaise Idée).

Il existe d’autres trucs pour mettre en exergue une illustration importante. L’un d’entre eux est l’usage de blanc : un élément graphique qui se détache clairement de son environnement est plus visible qu’un qui y est collé. Une autre idée est d’avoir un détourage, où le texte épouse les contours du dessin ; c’est long et fastidieux, surtout si l’illustration a déjà un décor, mais ça marche pas mal avec les personnages en pied ou les scènes d’action (tant qu’il n’y a pas de décor).

En « cassant » les lignes droites, un détourage est un très bon moyen de dynamiser une mise en page. En fait, il faut se rappeler que, au delà de son but premier – illustrer – un élément graphique sert aussi à rompre la monotonie de la lecture de blocs de textes.

Pour en revenir à l’équilibre, il est important d’avoir une certaine symétrie dans les pages. Toujours en considérant la double page, la symétrie est diagonale : s’il y a un élément graphique en haut à gauche, il est bon qu’un autre lui réponde, en bas à droite. Dans ce cas, on préfère alterner un grand et un petit élément sur la double page – ce qui nous ramène au principe de hiérarchie.

De façon générale, il est important d’avoir au moins un élément graphique par double page – un par page, de préférence. Du reste, quand je parle « d’éléments graphiques », je ne veux pas seulement parler des illustrations, mais aussi de tableaux ou d’encadrés, qui peuvent facilement être utilisés pour animer la mise en page. Cela dit, il est aussi important de faire attention à la vue d’ensemble : ne pas avoir deux doubles pages extrêmement denses, suivies par deux autres affreusement vides, par exemple. Un bon truc est d’imprimer un « chemin de fer » de la mise en page, c’est-à-dire plusieurs pages (quatre ou huit) sur une feuille, en faisant bien attention d’avoir les doubles pages qui se fasse bien vis-à-vis (cela veut souvent dire commencer l’impression à la page 2) ; ainsi, vous aurez votre vue d’ensemble.

Il est aussi recommandé de prévoir des « plans de secours » : imaginez que vous êtes à un mois du bouclage et un de vos illustrateurs vous appelle pour vous dire que, suite à un événement donné (nouveau boulot, déménagement, Windows, invasion de sauterelle), il ne peut pas vous livrer les dessins prévus. Ça m’est arrivé. Trois fois. Et ça, c’est le cas où on vous prévient à l’avance : il y a aussi ceux qui ne donnent pas signe de vie. Ça m’est arrivé aussi. Deux fois…

Bref, pour le cas où vous vous retrouvez avec un trou dans la mise en page, il est bon de prévoir des alternatives viables ; à partir d’un certain moment avant le bouclage, l’important n’est pas d’avoir quelque chose de joli, mais quelque chose tout court… Un bon plan de secours comporte des dessins interchangeables (une illustration pour un chapitre déjà bien encombré peut être déplacée ailleurs), des illustrations à taille modulable (éventuellement à négocier avec l’artiste), des cartes ou schémas que vous préparez vous-même, ou des tableaux ou des encadrés « d’ambiance » (statistiques inutiles, anecdotes stupides ou recette de cuisine). Ça risque de se voir, mais, si c’est bien fait, ça passe.

Technologie et bizarreries

D’un point de vue technique, la mise en page s’apparente souvent à une usine à gaz : on balance quatre ou cinq formats de fichiers différents dans un document central, on assemble le tout à la hache et on prie pour que ça n’explose pas. C’est pourquoi il est important d’essayer, autant que faire se peut, d’avoir un maximum d’homogénéité. Privilégiez un seul format de fichier pour les images bitmap (le TIFF, par exemple), pour les images vectorielles (EPS ou PDF) et pour les textes (Word ou RTF).

Diviser un gros document en plusieurs fichiers peut s’avérer gagnant si vous avez un programme qui gère bien l’harmonisation des styles, des index et des tables des matières à travers les différentes sections (à l’aide d’une fonction « Livre », par exemple) ; autrement, ça risque de multiplier les risques de conflits et les différences stylistiques entre les sections. Si on a une machine qui assure (un fichier peut peser plus de 50 MB), un seul fichier est préférable, mais n’oubliez pas vos sauvegardes, car s’il pète, vous perdez tout !

Puisqu’on parle des index, sachez que, si vous vous y prenez bien, c’est une tâche qui peut assez facilement être automatisée : les bons programmes de mise en page disposent d’outils d’indexation automatique. Cela ne veut pas dire que tout va se faire tout seul : il est, d’une part, très important de garder une orthographe constante pour les noms-clés (par exemple, se méfier de la capitalisation des noms) ; d’autre part, tout ce qui est un peu acrobatique, genre « Éthique : voir Morale », doit souvent se faire à la main. De façon générale, il est préférable d’indexer au maximum sous Word et de construire l’index ensuite dans le programme de mise en page – en passant, InDesign fait des gros cacas avec les accents, méfiez-vous.

Idem pour la table des matières, en encore plus simple : il suffit pour la créer d’indiquer les styles de titre de niveau 1, 2 et/ou 3 et de laisser faire la machine. Là encore, ça nécessite d’avoir placé ses styles correctement, dès le départ, mais depuis le temps que je le répète vous devriez le savoir, non ? Du temps que j’y suis, une petite astuce pour les utilisateurs d’InDesign CS 2 (ça marche aussi avec d’autres versions, je pense). Il est possible, dans InDesign, de faire plusieurs tables des matières, avec des styles différents ; je m’en suis servi pour avoir une table des matières générale et un index des tableaux. Par contre, ce n’est théoriquement pas possible d’avoir plusieurs index, ce qui m’ennuyait, vu que je voulais avoir un index des illustrateurs.

En pratique, on peut jouer avec les couches (layers) : j’ai ainsi créé une couche, dans laquelle j’ai placé, sur la même page que l’illustration, le nom de l’illustrateur (dans un style bien pétant, afin de voir tout de suite si le bloc se trouve dans la mauvaise couche). J’ai ensuite indexé tous ces noms normalement. L’astuce consiste à n’afficher que la couche où se trouvent lesdits noms et à demander à l’index de ne pas prendre les références dans les couches cachées ; il faut aussi ne pas oublier de désactiver l’option « remplacer l’index actuel ». Les entrées d’index cohabitant sur deux couches séparées, on peut ainsi avoir deux index à partir du même jeu d’entrées.

Conclusion, parce qu’il paraît que ça se fait

Les jeux de rôle ont ceci de particulier que ce sont des ouvrages qui demandent plus de compétences différentes qu’un simple bouquin: d’un point de vue technique, on est à mi-chemin entre le roman, l’artbook, le magazine et le rapport annuel. Du coup, ce sont des projets complexes dont il vaut mieux connaître les tenants et les aboutissants avant de se lancer à l’assaut de la falaise avec un piolet en caoutchouc et des chaussons de danse.

J’espère que ce débriefing permettra à des auteurs amateurs, d’une part d’appréhender plus facilement ce que ça implique et, aussi, ne pas se décourager tout de suite. C’est long, c’est dur, on en chie, mais c’est quand même du pur bonheur à la fin. Même si, six mois plus tard, on va sans doute le regretter.

Mais si on n’était pas des passionnés, on n’essayerait même pas.

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