Prologue: Bibliophilie (chapitre 8)

On avait évacué le vice-doyen vers des cieux plus hospitaliers et Turlan était parti se coucher avec la tête de ceux qui s’aperçoivent brutalement de l’âge qu’ils ont réellement. Loo-Luna avait pris soin de le faire accompagner, histoire qu’il n’ait pas l’idée incongrue de laver son honneur avec son propre sang.

Ayant passé une bonne partie de la journée à cumuler les péchés capitaux de paresse et luxure, Kyoshi et Loo-Luna se sentaient suffisament d’attaque pour songer au problème. Elles se mirent donc au travail, en commençant par éplucher soigneusement les dossiers du personnel du laboratoire. On avait beau être dans un secteur sensible, la détective américaine comprit vite qu’il y avait une certaine différence entre les conceptions terriennes et atalen de ces deux termes. Les dossiers du personnel flirtaient par endroit avec le lacunaire.

Pour finir, elle appela Rogiero, son ordinateur, depuis un terminal du labo. Pendant les deux heures suivantes, les banques de données de l’université passèrent un sale moment. Les gardes, qui étaient restés, durent repousser les assauts de trois vagues d’ingénieurs systèmes oscillant entre l’inquiétude et la colère. La garde ne mourut point, mais ne se rendit pas non plus.

Sans être une pirate émérite, ce n’était pas le premier système informatique dans lequel Kyoshi entrait sans autorisation… Ledit système n’avait sans doute jamais entendu parler des programmes d’intrusion de la fameuse « HackLeod Highland Brigade », qu’elle s’était procurés pendant sa folle jeunesse et qu’elle avait jalousement tenus à jour jusqu’à présent. C’était désormais chose faite.

Un peu larguée par la débauche de jargonismes et d’argot américain, Loo-Luna se rabattit sur ce qu’elle savait faire: vérifier les bandes de surveillance. Elle observa néanmoins du coin de l’oeil Kyoshi dialoguer avec Rogiero, qui était, avait-elle appris, la personnalité — le terme exact étant « ego » — régissant son système informatique. Il faudrait qu’elle ait une conversation avec Kyoshi sur ce sujet, mais plus tard.

Vers trois heures du matin, alors que Kyoshi s’efforçait d’avaler le liquide que le distributeur automatique du laboratoire avait baptisé avec beaucoup d’humour « café », Rogiero rendit son verdict:

– « J’ai ici trois personnes susceptibles d’avoir pu voler les livres et d’avoir une bonne raison pour le faire: Kirian Drimenis est une ancienne étudiante aux Archives, elle en a été renvoyée par Turlan pour indiscipline; Dominic Mastrantonio, assistant, a pas mal d’arriérés de loyers et quelques dettes; enfin Velyn Santrasin, assistant, est aussi criblé de dettes. »

Loo-Luna regarda les visages. **Kyoshi, attend une seconde…**

Elle retourna vers le terminal, manipula les commandes, le bloqua par deux fois, puis, après moult jurons qui ne figuraient pas dans les lexiques — pourtant fort complets — de Kyoshi, parvint à faire apparaître une scène des caméras de surveillance, donnant sur le grand hall du département.

La scène, arrêtée, montrait l’assistant, un beau brun qui se la jouait un peu trop macho man, en pleine discussion avec une sorte de valkyrie blonde en tailleur strict — de coupe détestable, nota mentalement Kyoshi –, autour du mini-bar de l’entrée. Il sembla même à Loo-Luna qu’elle lui glissait un petit paquet, ce dont le jeune homme profita pour essayer de l’embrasser. Sans succès…

– « Rogiero », demanda Kyoshi, « peux-tu récupérer l’image de la fille blonde et la comparer avec les fichiers de l’université, s’il te plaît… »

– « Tout de suite… » Il y eut une pause de quelques secondes. « Négatif: pas de correspondance à plus de soixante pour-cent dans les fichiers de l’université. »

Kyoshi regarda Loo-Luna. « On a peut-être quelque chose, là… »


La sonnerie tira Dominic d’un rêve plein de bruit et de fureur, où il sauvait d’ignobles malfaisants une jeune beauté quelque peu dévêtue. En fait, Loo-Luna aurait bien voulu entrer sans sonner, seulement ses petits talents de serrurerie s’appliquaient mal aux codes électroniques…

La porte s’ouvrit, d’un côté sur une charmante Eylwen aux longs cheveux dorés et à la peau pâle, de l’autre sur un humain en short, les traits encore chiffonnés par le sommeil et la crinière en pagaille.

Ce dernier considéra son vis-à-vis. Il s’efforça de placer un nom sur le visage, en se disant que s’il l’avait déjà vue et avait oublié son nom, il ne lui restait plus qu’à se faire moine ou à céder aux avances de son voisin de chambrée. Son regard glissa ensuite sur la petite japonaise en tenue moulante. Il ne s’en souvint pas non plus, et dans son esprit un mauvais pressentiment commença à pointer. C’est alors qu’il vit les deux gardes de l’université et se dit qu’il allait avoir besoin de beaucoup de café aujourd’hui…

Loo-Luna s’avança vers lui, le repoussant doucement à l’intérieur d’une main qui se faisait presque caresse. Elle sourit:

– « Lensil. Vous êtes Dominic Mastrantonio, assistant au laboratoire de restauration des archives. Vous aurez le bon goût de répondre gentiment à nos questions: vous êtes plutôt mignon et ça m’ennuierait qu’on vous abîme… »


– « Comment ça ‘dernière livraison’? »

La voix au téléphone semblait choquée au dernier degré. On lui aurait dit que Lénine était danseuse au Bolchoï que Vladimir n’aurait pas été plus estomaqué. Il rétorqua donc:

– « Désolé, Monsieur A, mais vu comme ça évolue on ne peut plus prendre de risque. La troisième livraison part aujourd’hui, et c’est la dernière. »

– « Mais ce n’était pas ce qui était prévu… »

– « Relisez le contrat, Monsieur A… Clause cinq. »

Il y eut un silence. Vlad se prit à penser que A relisait effectivement ledit contrat, mais c’était plus de la réflexion que de la lecture.

La voix reprit: « Très bien donc. Vous serez payé comme prévu. Au revoir Camarade! »

Camarade… Il manquait pas d’air, l’Excellence! Car d’après Tatiana, qui avait négocié le contrat, Monsieur A était une gross huile diplomatique de la Mère Patrie. Enfin, un pied-tendre de l’Ouest…

Quelques instants plus tard, Vladimir rentrait à l’appartement. Le capharnaüm était pire que d’habitude. Il y avait comme une odeur de départ précipité dans l’air.

– « Alors?… »

– « C’est OK, Tiana. Il a piaulé, mais il paiera. »

– « Bien. » La jeune fille à qui Vlad s’était adressée se releva, époussetant machinalement les plis sévères de son tailleur. « C’est pas tout ça les hommes, mais on plie, le taxi ne devrait pas tarder… »


Dominic avait mis peu de temps avant de se mettre à table. Loo-Luna et Kyoshi avait joué à gentille fille/méchante fille pendant que les gardes se tordaient de rire dans un coin et l’assistant avait joué poliment le jeu avant de décréter que son honneur était sauf. De toute façon, Kyoshi l’avait quasi-instinctivement sondé, ce qui fait qu’elle connaissait les réponses aux questions avant lui. Elle avait eu aussi un fort bel aperçu de ses fantasmes, qui restaient somme toute dans les standards du mâle terrien de culture méditerranéenne. Loo-Luna, qui avait remarqué la chose, lui fit les gros yeux.

C’était effectivement l’assistant qui avait accepté de faire sortir les ouvrages de la chambre forte, les remplaçant par des copies. La commanditaire lui avait fait miroiter une solide quantité de Mallin, la monnaie-or en vigueur dans l’espace atlano-eyldarin, en échange de sa collaboration, ajouté de quelques soirées en tête-à-tête. Qu’il attendait toujours, le naïf…

Le bellâtre mal réveillé avait de plus donné donné un nom: Natacha Sulmanskaïa. À partir de là, Kyoshi n’avait eu aucun mal à extorquer au réseau universitaire le lieu de villégiature de la demoiselle.

Le bâtiment avait connu des jours meilleurs, et en fait même le souvenir de ces jours meilleurs avait connu des jours meilleurs. Il s’agissait d’une vieille bâtisse terne, à la limite du quartier étudiant, qui ressemblait à une usine mal reconvertie, dans un style néo-industrialiste terrien. Le système d’information universitaire lui apprit que ledit bâtiment avait été construit vers 2114, d’abord comme labo semi-privé pour une initiative de recherche jointe avec la Lebanese Petrochemicals, qui ensuite avait coulé, laissant un trou de quelques milliards de shekelim dans le paysage et un bâtiment à peine terminé sur Eokard. Ce qui lui fit une belle jambe.

Les gardes étaient partisans d’appeler des renforts, mais Kyoshi pressentait une urgence et Loo-Luna était aussi d’avis qu’après tout le tintouin qui avait été fait autour de ces archives, il devenait urgent d’agir. En routière avisée et aguerrie de ce genre d’opération, Kyoshi dépêcha deux des gardes à l’arrière, en laissa un à la porte en bas, et embarqua le dernier pour les accompagner, Loo-Luna et elle, pour passer par la porte avant.

Le plus silencieusement possible, le trio monta l’escalier lépreux qui menait à l’appartement des présumés booknappeurs. Loo-Luna avait dégainé son épée, ce qui avait fait sourciller le garde, et Kyoshi avait préparé son revolver AMAG 20 mm., ce qui l’inquiéta beaucoup plus; lui-même n’étant équipé que d’un fusil neutralisateur, il se sentait un peu petit-bras dans la bagarre.

Ils arrivèrent sur le palier dans le plus parfait silence. Il n’y avait qu’une seule porte, ce qui était tant mieux. Ils la regardèrent un instant et celle-ci, sans doute pour les punir de la fixer aussi intensément, s’ouvrit.

En face d’eux, trois garçons et une fille, à l’air ahuri, les regardèrent, les bras chargés de malles et de valises.

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