Fragments d’éternité: Arbre-monde (chapitre 1)

En trois cent lieni, rien n’avait jamais altéré la blancheur parfaite et immaculée du haut Temple du Concile.

Trois cent générations pour les Eyldar, et plus de trois cents vies pour les hommes, trente-trois pousses de l’arbre d’Algora, de la première graine à germer, au dernier gland de ses branches mourantes avant l’hiver qui achèvera sa vie…

En trois cent lieni, les guerres avaient ravagées le Kelenardarinen, les cités étaient retombés en ruines et tombeaux sur des milliers et des milliers de vies fauchés. Les Royaumes de Lumières avaient déclinés, parfois manquer s’éteindre comme l’instant vacillant où le souffle de la bise veut avaler la flamme de la torche osant la défier, parfois redevenant flambeaux ardents qui avaient déferlés comme la lumière aveuglante de l’aube sur la plaine.

Mais jamais nul n’était parvenu au coeur de l’Elwindari, jamais nul n’avait porté l’écho de la bataille dans ses murs. Et les dalles blanches du Concile étaient restées immaculés et virginales, pour 363 siècles.

Alors que se levait le jour sur Elwin, une rivière de sang cascadait les marches du temple, coulant en course paresseuse et sinueuse depuis les portes ouvertes du sanctuaire du Concile, jusqu’à l’agora, s’offrant au spectacle de la cité en plein réveil, inconsciente encore de l’horreur. C’était le sang de dizaines de corps, l’ensemble des prêtres massacrés dans la nuit, dans une débauche de rage aveugle, comme nul n’en avait jamais imaginé même l’hypothèse.

Qui aurait, après tout, été assez fou, ou assez dément, ou même assez cruel, pour assassiner le coeur et l’âme des Kelenari?

Le soleil frappa les marches, le sang devint miroir aux reflets rouges qui vinrent tâcher la blancheur parfaite des dalles de marbre, qui en trois cent Lieni, avaient conservé leur éclat virginal au prix du travail et des efforts de tant d’acolytes et de servants. Il n’y avait jamais eu un jour où la tradition n’avait été bafouée. Ce lieu était le coeur sacré d’un empire vieux de plus de douze mille ans, l’entacher était plus qu’une hérésie: un non-sens; une impossibilité.

Le sang infiltra le marbre, tandis que la chaleur naissante du jour le faisait déjà cuir sur la pierre. Plus jamais cette virginité ne serait intacte. La souillure avait frappé la pureté.

Et, en haut des marches, face au soleil, comme un défi amer et cruel qui eut été vidé de son sens quand elle venait d’en signer le dernier acte, celle qui venait de profaner à jamais le plus saint, le plus vénéré et respecté des symboles du Kelenardarinen:

Ma reine. Ma mère. Mon amante. Qui, par amour, par moi, pour moi, à cause de moi, venait d’assassiner le Concile Divin. Et provoquer ce que nous appellerions à jamais l’Exil.

Elle et moi savons que les Dieux n’ont jamais existés. Mais s’il est quelque chose qui s’appelle Divinité, ou Destin, cette force-ci est celle qui a dicté le malheur de nos pas, et nous a appris la fatalité de ce qui nous lie…

***

Pour la seconde fois de sa vie, elle se glissa dans un caisson de stase. La première fois fut plus calme. Et elle n’avait pas aimé cela quand même. Presque cinquante lieni plus tard, ce n’était pas plus agréable. Et dans des conditions autrement pire, cette fois.

Son voilier stellaire était répandu en gerbes de feu et de métal sur une orbite immense, ses diaphanes ailes solaires disloquées comme un papillon brûlé à la flamme d’une torche. Et tandis  que se jetait à son âme le souvenir des cent dix sept membres de son équipage qui avaient jusqu’au bout décidé de faire front pour éperonner le Kelvinkar, elle pleurait, laissant les larmes prendre leur vol hasardeux dans l’apesanteur du sarcophage qui irait louvoyer entre les débris de son vaisseau.

Les chances qu’elle survive étaient si faibles que « nulles » aurait été un mot plus approprié. Mais l’espoir était un de ses rares moteurs, en plus de sa fierté; manteau dérisoire porté pour rassurer ceux de son clan, dans une histoire qui avait détruit les rêves des siens, l’un après l’autre, volant leurs vies, et leurs futurs, et dont le dernier acte venait de sonner dans une bataille spatiale aux accents épiques… et qui serait sans doutes oubliée à jamais.

Et puis, elle avait survécu à tant déjà. Pourquoi pas une fois de plus?

Elle était Hiriel Inithil Melmyndyo De Lleniel Canadean, du clan En-Belisandar; dernière héritière du Royaume de Bellissandre, qui avait existé, voici six mille ans de cela, sur Erdorin, l’Arbre-monde… son monde, dont elle, comme tous les autres, étaient Exilés. Plus personne ne porterait sans doutes jamais ni ces titres, ni ces noms, le Lorenui effacerait jusqu’aux derniers souvenirs de l’Arbre-Monde et ceux qui oseraient encore le transmettre, même après que détruire la Mémoire soit devenu vide de sens.

Et elle savait, tandis que l’obscurité annonçait le lent glissement dans le caisson de la conscience à la stase dont sans doutes elle ne sortirai jamais, que tout ce qui avait forgé plus de six mille ans d’histoire, de drames, et de décimation, était simplement de sa faute…. juste, de sa faute.

Et juste pour un regard.

La stase a le même effet que la mort sur l’esprit. Quand le champ est lancé, dans les secondes qui précèdent le quasi arrêt des fonctions vitales, le cerveau pense qu’il se meurt, et fait déferler l’ensemble des souvenirs, à la recherche d’une chose assez forte, assez puissante émotionnellement, pour donner une ancre à la vie, pour ne pas se noyer.

Inithil aurait pu parier dix mille mallin – et elle aurait, il y avait encore peu, eu une peine toute relative à prouver les posséder -  que le plus fort de ses souvenir, qui serait sûrement le dernier à marquer ses dernières onces de conscience, ce serait « son » regard. Tout aurait été écrit différemment, pour elle, et pour ses propres souvenirs, si il n’y avait pas eu ce simple regard échangé.

Six mille cinq cent ans de souvenir, c’est beaucoup à parcourir pour un esprit et une mémoire, tandis qu’elle ressentait ce moment de panique où le corps comprends qu’il cesse de fonctionner. Elle songea à ce regard.

Et comme si l’évidence s’imposait à elle, toute l’histoire s’effilocha en un récit dépeint comme une dernière touche de couleurs dans la nuit dans laquelle elle sombrait.

 » Elle se nommait Daeithil De Lleniel Canadean.  A vrai dire, je ne savais même pas qui elle était quand je l’ai rencontré, hormis des rumeurs courant sur elle de l’Ouest des Marches jusqu’aux Mâchoires qui dominent les frontières Ylechs. Elle était une aventurière au passé trouble et à priori peu reluisant, devenue prêtresse, par le Concile seul savait quelle magouille. La version la plus polie disait qu’une Oracle de Cellendril l’avait Reconnue, tandis qu’elle s’était retirée dans un sanctuaire. Et qu’elle avait reçu le Sigil de la Déesse Aveugle en moins d’une année. La version moins polie disait qu’elle avait payé du fruit de ses rapines, et de ses charmes ô combien attrayants de telandil, pour se voir initié aux Arcanes par un Oracle concupiscent, et en quelque sorte soudoyer la marque du Sigil une fois reconnue Arcaniste vouée au service de Cellendril.

Je sus plus tard que la première version était la bonne, mais que la réalité était quelque part entre les deux. Ma mère avait bel et bien commencé la formation du telanduinea, et non seulement savait vendre son corps et sa beauté, mais se savait donc aussi Arcaniste intuitive. Mais le chagrin de la perte de son enfant -moi- au siège de Mintirath avait tant miné son coeur qu’elle avait appelé la Fin. Et s’y était préparé dans un petite temple de la Déesse Aveugle, quelque part au Sud de l’Odarimen. C’est comme ça qu’une Oracle lui avait rendu espoir, et foi, et qu’elle avait gagné le Sigil.

Des gens comme ça -sans le Sigil, bien sûr, signe des initiés aux Arcanes Majeurs, qui loin s’en faut, ne courent pas les rues- il y en avait des tas dans Bellissandre. Ici, aux pieds des  Marches de la Mâchoire, avoir une histoire compliquée, ou tumultueuse, c’est presque une norme, tant la région voyait arriver réfugiés de cités en ruines, et de razzias de villages, aventuriers et mercenaires en quête de chance et d’or pour changer la malheureuse fatalité de leur destin, et marginaux de tous poils fuyant la vengeance de quelque Clans de l’Ouest, en général très chatouilleux sur leur honneur et les croyances.

Au fil des  lieni, les Kelenari et les Ylechs s’étaient livrés sur toutes les Marches à des conflits qui avait pris naissance il y a tellement de temps, que nous appelions cette ère l’Eyreyan, l’âge de la guerre. Un conflit tellement absolu que pas un kelenari ne pouvait d’ailleurs douter même de ce que tous croyaient: les Ylechs sont la Nuit, les Ténèbres, les Monstres servants du Mal et des Seigneurs Noirs, ils ne sont plus de l’espèce des hommes.

Et autant préciser que mon avis personnel sur le sujet, j’avais appris à le garder pour moi. Pareil pour toute personne qui avait vu de près ou de loin les cités et territoires pro-Ylech. Il est des vérités qui ne peuvent être données, et ne sont pas bonnes à dire. Enfin, si on aime sa tranquillité, je veux dire.

Si ma propre histoire était, je confirme, tumultueuse, je n’en faisais pas beaucoup cas personnellement, et j’évitais de la mettre dans mes chansons et mes poèmes, même si elle pouvait transparaître. Les Marches n’étaient pas que le refuge pour des milliers de désespérés et d’opportunistes, c’était aussi le théâtre  d’une guerre religieuse totale, où aller en guerre et mourir à la bataille était aussi un sacerdoce pour des légions entières d’exaltés servant la Dame Noire et Carmin, Eylnathyn Atheril , ou Daremor de l’Acier.

Ces gens là sont susceptibles. Et souvent hermétiques aux subtilités de l’humour et de la philosophie.

Je vivais depuis des années de chansons et de poèmes. J’étais nettement plus douée pour la musique, que pour la rime, mais il faut bien faire plaisir à la clientèle. Et être troubadour signifie souvent colporter les nouvelles de cité en cité. Et si on peut le faire en musique, c’est mieux; enfin, je veux dire, ça rapporte mieux. Même avers des vers de mirliton.

Bon, n’allez pas croire non plus que je chante mal. Bien au contraire. Mais écrire et rimer ne furent jamais tellement un don affirmé chez moi. Je n’ai rien d’une poétesse, encore moins d’une telandil versé dans les arts de distraire et consoler les coeurs et les esprits, et je n’avais même pas de quoi me comparer aux arts lyriques des bardes des Sept Cités. Mais je savais me débrouiller. Et si on choisit bien son auberge, le public peut être favorable à quelques classiques interprétés avec une voix mélodieuse et maîtrisée… ou peu regardant à des vers mal engoncés pourvu que cela leur raconte ce qui se passe au delà de leur vallée.

Je gagnais ma vie ainsi, à la recherche de quelque chose dont j’ignorais la nature, parcourant les Marches depuis l’enfance. Chaque village était une étape, le temps de chanter, jouer, raconter, et me reposer. Des comme moi, il y en avait des milliers à errer ainsi entre Ouest et Est, des frontières du Kelenardarinen, aux murailles sombres des terres Ylech. Ils étaient sans doutes bien moins nombreux à être ataneleydar. Mais la vie avait choisi jusque là de ne pas m’offrir ces destins paisibles et tracés de clair que vivent les fils des étoiles, et j’avais plus à voir avec humains et atlani qu’avec les eyldar. Mon sang me rendait presque immortelle, mais même en le sachant, je n’avais jamais appris le Suilekor, l’art de ressentir le sang, ce que tout eylda apprenait à l’enfance, et qui lui offrait une longévité dépassant les vingt lieni.

Il aurait fallu que j’ai une enfance. Je n’étais autre chose que fille de l’Eyreyan. Née dans la guerre, grandie à l’aune de la survie.

Quand je posais mes pas à Belsorène, cité franche de Bellissandre, j’avais entre vingt-quatre, et vingt-six ans. J’ignorais mon âge exact, comme ma date de naissance. Et aux critères des hommes comme à ceux des fils des étoiles, j’étais encore une adolescente sortant à peine de l’enfance, ignorant le don de son sang, pas différente d’une gosse au regard de tous. Un Lien est le temps légal de l’âge adulte pour les eyldar; 121 années. Le Suilekor s’apprend en plusieurs dizaines d’années, et les enfants eyldarin à mon âge ont encore l’allure de gamins même pas nubiles… et ne vont pas vieillir ou entrer à l’adolescente avant leur 60ème année. Et même pour les atalen qui ne vivent pas plus de sept ou huit lieni, et vieillissent comme les hommes, j’étais une adolescente à peine émergée de l’enfance, aussi bien en âge, qu’en apparence…

J’avais dis, je crois, que j’errais sans savoir ce que je cherchais, de cité en cité, la tête déjà pleine de plus d’horreurs  et de désillusions sur la nature du monde et des Hommes que beaucoup en verrait jamais en des vies. Mais je savais chercher quelque chose, sans comprendre… ou en refusant, peut-être, d’admettre un espoir enfoui, et étouffé.

Ce fut ce jour là, quand j’entrais dans Belsorène, que je su ce que je cherchais. »

Fragments d’éternité: Arbre-monde (chapitre 1) par Blog à part, troisième époque, sauf mention contraire expresse, est publié sous licence Creative Commons Attribution 3.0 Switzerland Licence.

Commentaires

1 Response

  1. Psychée dit :

    Va falloir que je relise, j’ai laissé des coquilles… et la mise en page a explosé en cours de route.

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