Il y avait sur le pas de la porte, face à Kyoshi et à Loo-Luna, Tatiana Seremenskova, Yuri Prichkine, Vladimir Borczwicz et Lissenko Vassarienkov. Tous les quatre avaient fait leurs études ensemble, à l’Académie des Sciences de Leningrad, avant de s’en faire virer pour détournement de matériel. Spécialistes en robotique et programmation et grand amateurs de coups foireux, ils avaient utilisé le matériel de l’université pour des raids sur les réserves de la cantine, puis sur le bar personnel du Recteur, ce qui avait été diversement apprécié. Depuis, ils s’étaient auto-intitulés les « Leningrad Robot Masters » et traînaient leur savoir-faire et leurs bricolages à base de technologie paramilitaire soviétique un peu partout dans l’espace terrien.
Mais ça, les deux filles ne l’apprirent que bien plus tard. Sur le moment, ils étaient face à quatre individus à l’air slave prononcé, engoncé dans des équivalents soviétiques de costumes de ville (lycra-qui-gratte, polystyrène, coupe aléatoire en retard de vingt ans et couleurs douteuses) et porteurs de valises renforcées qui auraient sans doute donné du fil à retordre à un rouleau compresseur.
La situation historique ressembla bien vite à un élastique sur lequel on aurait trop tiré: tension extrême, puis rupture. Kyoshi fit un pas en avant et manqua de se prendre la porte dans la figure. Vexée, elle recula de deux mètres et colla une balle dans la serrure.
Le manuel d’utilisation du NCC Gauss Mod. 19 est pourtant formel sur ce point: « Ne pas utiliser en intérieur! ».
Le champ magnétique claqua tous les néons alentours et les écrans défensifs firent de l’auto-allumage. De plus, l’impact de la balle de 20 mm. tirée à 5000 km/h à bout portant dans une porte en bois massif et ferrures diverses fit l’effet d’une bombe, tant au niveau structurel de la porte qu’au niveau sonore.
À l’intérieur de l’appartement, c’était une belle panique. Le groupe reflua en désordre vers la sortie de secours, avant de s’apercevoir qu’elle était aussi surveillée. Ce fut à ce moment-là que la porte explosa. La seule à avoir un réflexe sensé dans cette histoire fut Tatiana: elle ouvrit une de ses malles et lança un bref ordre en slave:
– « Défense! »
Kyoshi entra dans l’appartement, revolver au poing et oreilles bourdonnantes. Loo-Luna la suivit, à moitié sourde. Le vestibule battait tous les records de quelconque, avec une petite touche de décrépitude domestique pour faire original. La porte du fond était fermée, et Loo-Luna craint un instant qu’Kyoshi ne remette une deuxième couche de bang, histoire que le quartier comprenne qu’elle ne plaisantait pas. Mais contre toute attente, elle se plaqua contre le mur, à côté de la porte.
La détective se concentra, laissant sa conscience vaguer par delà les obstacles physiques. Elle ne sentit pas de menace immédiate: les quatre semblaient même vouloir filer par ce qui semblait être l’escalier de secours. L’image mentale était floue, mais Kyoshi capta l’idée de fuite précipitée; l’absence de sentiments de haine ou de vengeance la laissa penser que la porte n’était peut-être pas piégée.
Elle l’ouvrit.
Kyoshi et Loo-Luna virent la pièce principale, là encore d’une banalité affligeante. Au sol se trouvaient comme des débris de métal de petite taille; plus des éclats, en fait. Loo-Luna eut à peine le temps de se dire que tout cela lui rappelait quelque chose que les débris de métal commencèrent doucement à s’élever, comme autant de papillons. Un instant fascinées, les deux filles se reprirent et, ensemble, mirent un pied dans la pièce. C’était une mauvaise idée.
L’instant d’après, elles se trouvèrent au coeur d’une nuée métallique. Loo-Luna, aveuglée et affolée, commença à donner des grands coups d’épée dans le vite. Si les modules volants s’en accomodèrent très bien, le décor apprécia moins. Kyoshi aussi, qui sentit le souffle de la lame un peu trop près de son scalp pour être réellement rassurée. Le garde qui les accompagnait était resté un instant interdit devant le spectacle puis, n’écoutant que son courage et pas son cerveau, se lança dans la nuée dans l’espoir vain d’en sortir Kyoshi, Loo-Luna, voire les deux. Au total, il fut pris aussi dans la tourmente.
Ils avaient l’impression d’être dans un croisement sauvage entre un kaléidoscope et un mixer: sans être à proprement parler aiguisées, les ailes des modules étaient tranchantes et se moquaient bien des écrans, lacérant peau et vêtements. De plus, n’y voyant rien, ils se cognaient aux uns et aux autres, ainsi qu’aux meubles et aux parois.
Kyoshi tira deux coups de plus, vers le plafond, plus par dépit que par réel souci d’efficacité. Elle eut néanmoins la surprise de constater un éclaircissement de la nuée autour d’elle. Elle eut comme un éclair: à tâtons, elle retira le chargeur de son AMAG et débloqua la sécurité interne. Puis elle appuya sur la gâchette. Une fois, deux fois, trois fois… À chaque déclenchement, le puissant champ magnétique grillait les petits cerveaux de quelques dizaines de modules; le garde, qui avait entretemps ramassé une édition dominicale de la Nova Pravda, s’employait à faire la chasse au moustique robotisée, imitée en cela par Loo-Luna, qui agitait frénétiquement sa blouse.
En quelques minutes, la pièce fut nettoyée. Pendant ce temps, les roboticiens avaient pu neutraliser les gardes de derrière, principalement en leur faisant choir une de leur valise sur la coloquinte, et s’étaient volatilisés, laissant derrière eux une bonne partie de leur matériel.
Alertée par les bruits de guerre civile, la milice arriva et les explications furent longues et pénibles.






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