La calèche les déposa dans le quartier estudiantin, peu avant l’aube. La malle de Kyoshi mit énormément de mauvaise volonté à se faire descendre à l’étage où logeait Loo-Luna. L’ascenceur étant trop petit pour elle, il fallut lui faire emprunter l’escalier. Elle manqua même de ratatiner un locataire des lieux qui partait à son travail. La conversation eût pu dégénérer si Loo-Luna n’avait pas propulsé la jeune terrienne dans son logis.

Une fois la porte fermée, les deux filles l’enlacèrent et s’embrassèrent longuement.

**Fatiguée?**, demanda l’Eylwen.

**Pas vraiment, et toi?**

**Non plus. Si on allait faire un tour aux bains?**

Eyldar et Atlani partageaient la passion de l’eau — la salle par laquelle elles venaient d’entrer dans l’appartement occupé par Loo-Luna était d’ailleurs une salle d’eau. Et les bains publics étaient souvent de hauts lieux de la vie sociale.

Kyoshi regarda son amie. **Toi, tu as une idée derrière la tête…** Elle dut se retenir très fort pour ne pas aller voir laquelle. Elle remercia au passage ses mentors de la Rose de Mars — son père adoptif, plus particulièrement — d’avoir privilégié le contrôle de ses talents sur leur puissance brute; sans contrôle, un pouvoir d’Arcane peut être aussi dangereux pour son utilisateur que pour la cible, elle en savait quelque chose… De toute façon, Loo-Luna n’était pas non plus une novice dans ce genre d’art dangereux; toute tentative d’infiltration pouvait très bien se retourner contre elle. Elle se contenta dès lors de l’embrasser.

**Je te suis…**


Le jour n’était pas encore levé sur la capitale royale. De faibles lueurs jetaient un éclairage surréaliste aux rues larges et verdoyantes du quartier universitaire et donnaient un aspect fantômatiques aux rares silhouettes qui s’y aventuraient. Certains rentraient complètement cassés d’une bringue inénarrable. D’autres — tout aussi glauques, quoique sans doute pour d’autres raisons — partaient au travail. Un groupe effectuait des exercices sur une pelouse, croisement d’arts martiaux lents et de stretching. Quelques rares âmes se contentaient de goûter au charme indicible de l’instant. Tous purent croiser une étrange Eylwen, sur la peau de laquelle les premiers rayons de l’aurore jouaient pour donner des reflets inattendus, et une Alphanne qui compensait sa petite taille par une tenue vestimentaire et une joaillerie qui l’empêchait de passer inaperçue.

Loo-Luna, qui avait auparavant repéré les lieux, conduisit Kyoshi vers une grande bâtisse. « Palais » est un terme plus approprié pour parler de la Dwillindi, la Maison des Fleuves. De l’extérieur, on eût dit une immense coupole, ouverte en son centre, d’où surgissaient ça et là quelques excroissances, elles aussi semblables à des coupoles miniatures. Le tout était agrémenté de quelques tours, de jardins suspendus et, couvert de verdure, se confondait dans le grand parc alentours.

Kyoshi et Loo-Luna entrèrent par un bâtiment de construction plus récente que l’antique bâtisse millénaire, dont la Légende voulait quelle fut construite peu après le Premier Palais, voire même avant. Kyoshi s’étonna brièvement de ce qu’il n’y ait aucun guichet de paiement à l’entrée. Dans la civilisation atlano-eyldarin, les services publics étaient considérés comme gratuits, et les bains en faisaient partie. Elle s’étonna plus longuement de reconnaître les lieux: elle n’avait pas souvenir d’être venu dans ce genre d’endroit, pourtant elle reconnut les stalles des marchands, pour l’heure fermées, et l’accès aux vestiaires. Elle fit une note mentale; ce genre de sentiment de déjà-vu lui était un peu trop familier.

Loo-Luna l’entraîna vers les vestiaires. Un employé de la maison, un Ataneylda d’un fort beau gabarit, leur tendit à chacune une paire de serviettes: une courte pour se laver, une longue pour s’essuyer; il leur proposa aussi des sels et des huiles, que Loo-Luna déclina. Kyoshi faillit se laisser tenter, principalement pour pouvoir rester un peu plus longtemps avec le spécimen, mais sa compagne devait vraiment avoir une idée derrière la tête. Elle l’entraîna plus loin.

Les vestiaires étaient à peu près vides. Il y régnait déjà une température plus qu’agréable, puisque prévue pour des gens sans vêtements. Les deux filles entreprirent donc de rentrer dans cette catégorie. Cela prit du temps. Loo-Luna aurait dit que c’était de la faute de Kyoshi et du caractère compliqué et restrictif de sa tenue, alors que cette dernière aurait prétendu que, d’abord Loo mit quelque temps pour trouver — et comprendre — le dispositif d’ouverture, ensuite qu’elle fit durer. Et personne n’aurait eu tout à fait tort.

Elles déambulèrent dans les couloirs du palais, le long des bassins et rivières artificielles. L’endroit était somptueux: marbres et verdure se donnaient la réplique sur plusieurs niveaux, et les tons ocre et bleu de la décoration se mariaent harmonieusement sous les voûtes millénaires. De large verrières permettaient de goûter au lever du jour, ajoutant une touche de lumière imprévue à la symphonie visuelle.

Loo-Luna avait réussi l’exploi de débarasser Kyoshi d’un bonne partie de sa quincaillerie vestimentaire. Bien que cette dernière aie précédemment prétendu avoir perdu la clé des cadenas, l’Eylwen avait pu dérouiller ses anciens talents et, les serrures n’étant guère plus que symboliques, les bracelets de poignets et de chevilles avaient rejoint la combinaison dans le vestiaire. Elle avait néanmoins eu plus de mal avec le tour de cou; non que la serrure fût plus complexe, mais Kyoshi mit beaucoup de mauvaise volonté à se le laisser retirer. Il fallut beaucoup de persuasion et de ruse, mais elle y était arrivée.

Du coup, Kyoshi se sentait plus nue que jamais elle ne l’avait été. De plus, elle n’avait pas de talons-aiguilles et, dans un monde où la taille moyenne dépasse le mètre quatre-vingt, elle se sentait réellement minuscule. Combiné à l’âge moyen des — rares, mais quand même — usagers, elle se sentait complètement dominée. La sensation lui était familière, diront les mauvaises langues, mais elle était dans le cas présent différente. Elle était l’enfant, Loo-Luna était la mère. Elle se demanda si Loo sentait la même chose.

Si on le lui eût demandé, l’Eylwen auarit été bien en peine de répondre. Bien sûr, elle avait tendance parfois à voir en Kyoshi Inithil, sa fille et amante perdue. Mais c’était à la limite de l’inconscient.

Dans le cas présent, Loo-Luna se sentait plutôt l’âme d’une initiatrice. Cela lui rappelait d’autres temps, d’autres lieux.

– « Tu es bien pressée », lui dit Kyoshi.

Elle s’arrêta, se tourna vers Kyoshi et passa ses bras autour de son cou.

– « Oups! Impatience… Me voila prise en flagrant délit de sentiment terrien. » Elle l’embrassa brièvement. **Tu dois être contagieuse…**

Le contact mental se fit plus intime que lors de leur première conversation. La télépathie permettait de redéfinir le terme « intimité »: un contact physique doublé d’un contact mental ne laissait pas grand-chose caché. Mais, au risque de se répéter, ni Kyoshi ni Loo n’étaient des novices en matière d’Arcanes, et toutes deux savaient fermer les portes qu’il fallait.


Elles entrèrent dans la salle. Kyoshi savait que les étages supérieurs des thermes eyldarin étaient réservés à des salles de soins et de détente, voire des salons particuliers. Elle se surprit à chercher — sans succès — une caméra…

En fait de caméra, il y avait dans la pièce, éclairée par une impressionnante quantité de bougies colorées, plusieurs éléments méritant qu’on s’y arrête. D’abord, d’épais tapis et moult coussins. Ensuite, une sorte de lit près du sol; sa forme était curieuse, avec beaucoup d’arrondi, et semblait fort confortable. Deux réchauds à la forme élaborée jetaient des flammes bleues sous de petites vasques à large col. Enfin, un Atalen les attendait.

– « Ah, Ljanjas. », dit Loo-Luna. « Je vois que tout est prêt… »

Il hocha la tête; toujours ce sourire particulier… L’éclairage particulier de la salle projetait sur son visage un jeu d’ombre hypnotisant; les traits de son visages étaient très fins. Il était un peu plus petit que l’Eylwen; un corps remarquable, élancé et développé à la fois. Il avait noué ses longs cheveux châtains à l’aide d’une longue lanière faite de cuir et d’or tressé, et ne portait en tout et pour tout qu’un pagne et un simple gilet.

Pour le coup, Kyoshi oublia complètement son sentiment de vulnérabilité et d’infériorité et son système hormonal passa immédiatement en Defcon 1. Les yeux fixé sur le mâle qui se tenait devant elle, elle adressa tout de même un message à Loo-Luna.

**C’était donc ça ton idée…**

**Si elle ne te plaît pas, on peut en changer…**

Kyoshi entra dans la pièce et ferma la porte. Elle rattraperai le décalage horaire un autre jour.

Promotion éhontée
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