Chapitre 5
Le Temps étant ce qu’il est, sur Eokard comme ailleurs, les heures avaient passé.
Après une lutte sans merci, Loo-Luna avait réussi à extorquer au terminal l’adresse qu’elle cherchait. L’accueil y avait été plutôt bon, les gens agréables et plutôt bien disposés; les rumeurs autour de son entrée au sein de la Guilde n’étaient pas parvenues jusqu’ici, ou alors elles avaient été ignorées. Elle passa en fait le plus clair de sa journée à discuter avec eux. Et les choses devinrent un peu plus claires.
Loo-Luna rentra chez elle dans la soirée, dormit un peu et se prépara.
Kyoshi Kerensky regarda par le hublot. Ou plutôt, par l’écran qui restituait la vue extérieure. Sa descente sur Eokard était accompagnée par l’imbrication des accords torturés de « House in the Laurels », une des chansons de Ghostfinder, le dernier album de Moonshiner. Ce n’était pas exactement son style, mais c’est tout ce qu’elle avait trouvé à Alenia.
La navette était pour ainsi dire vide: à peine une dizaine de personnes. Elle devait être la seule terrienne du tas. Elle avait d’ailleurs eu droit à la totale à la Douane. Surtout à cause de son NCC Gauss mod. 19. Elle avait beau avoir toutes les licences possibles et imaginables pour cet engin, on continuait à la regarder de travers à chaque passage de frontière. Bon, d’accord, c’était un revolver anti-char, mais quand même…
À moins que ce soit sa tenue. Il est vrai que la combinaison SecondSkin™, comme son nom l’indique, redéfinissait le concept de « moulant ». Si on ajoutait à celà des détails aussi piquants (c’est le mot!) qu’une panoplie de boucles d’oreilles — et pas seulement d’oreilles, d’ailleurs… –, colliers et bracelets à cadenas, une licence de détective privée et un passeport de Copacabana (une référence dans le domaine de la fiabilité), on pouvait mieux comprendre les accès soudains de méfiance de la gent douanière. Ainsi qu’une envie irrésistible de se livrer à une fouille au corps, encore qu’au vu de la tenue, un centimètre de fil dentaire eût été immédiatement visible.
Kyoshi ne s’était jamais arrêtée à ces détails. Ou, pour être plus précis, elle ne s’y arrêtait plus. Au moins, elle n’avait pas mis le harnais en cuir qui accompagnait la combinaison. À contre-coeur, mais elle savait que ça avait plus de chance de choquer un douanier Eylda ou Atalen qu’un écusson de la Dame de fer.
Kyoshi pensa à celle qui devait sans doute l’attendre, quelques centaines de kilomètres plus bas. Le groupe venait d’attaquer « The Verrat », un grand final instrumental tourmenté, dominé par un improbable duo guitare-violon conjurant des images de chute vers des abysses indicibles. La navette plongea dans la nuit, vers Tara Eokardia.
Un grand coup de vent, une odeur de sel et d’embruns, un mélange de garrigue et de maquis exotique, et Kyoshi sut qu’elle était arrivée.
Sur n’importe quel starport terrien — et Bouddha sait qu’il y en a dans la Sphère — son arrivée aurait plutôt coïncidé avec des relents d’hydrocarbure et d’huile sale, une chaleur insupportable ou un froid glacial, et tant de bruit qu’elle en serait devenue sourde en posant un pied sur la piste.
Mais là, à quelques années-lumières de toute habitude terrienne, elle voyait un starport somme toute bien modeste — si tant est qu’une piste conçue pour faire atterrir des engins spatiaux puisse réellement être considérée comme « modeste »… on s’habitue à tout –, entouré des maisons basses, et d’aucun des grands buildings qui fleurissent normalement autour de ces structures-là. Et surtout, surtout, rien qui lui indique où pouvait être le bâtiment principal de la piste, et donc où pouvoir trouver de quoi s’asseoir, boire, consulter un office du tourisme, connaître la législation sur les armes et la légitime défense, enfin, bref, tout ce qu’une citoyenne de Los Angeles pense à demander quand elle est officiellement en vacances…
Un quidam, aux cheveux tellement longs et bouclés qu’il aurait eu peu de mal à entrer dans n’importe quel groupe de rock, tendance métallo-bruitiste, dut saisir sa détresse, car il s’approcha d’elle:
– « Je puis vous aider? »
Un sourire, et son visage devint presque lumineux, encadrant des yeux humains, mais pourtant avec quelque chose d’indicible, d’indescriptible, mais pour tout dire, craquant. Un Atalen, un vrai… Kyoshi se mit à penser que s’ils étaient tous comme ça, elle allait vraiment passer des vacances ici… et longtemps, de surcroît!
– « Mmm… Eh bien, je suis terrienne et… »
– « Ça, je me doutais que vous n’étiez pas atlani, vous savez… »
Kyoshi se demanda comment prendre la remarque de son charmant interlocuteur, et n’eut que le temps de reprendre son contrôle avant qu’un tentacule mental ne parte sonder cet homme pour en tirer d’emblée tout ce qu’il pouvait bien savoir…
– « N’est-ce pas?… En fait, je suis en train de me demander où peut bien être le hall d’accueil du starport. Je ne le vois pas… Dans mon pays c’est facile à reconnaître, c’est toujours très grand, très impressionnant, et avec des indications partout. Et en plus, on est le plus souvent conduit devant en bus, ou alors carrément dedans. Mais là… »
L’homme eu un deuxième sourire de compréhension. Kyoshi décida qu’elle avait autre chose à faire que fondre, même si une partie d’elle-même se moqua bien de cette décision.
– « Mais, vous êtes devant! C’est peut-être parce que chez nous on ne met pas de barrières partout et que les gros bâtiments sont enterrés, peut-être… À moins que ce ne soient les glyphes… » Il montra un symbole sur le sol, dans une matière différente du béton vitrifié du tarmac, d’un gris plus foncé et mat. « Suivez-moi, c’est juste à coté. »
Kyoshi se souvint brutalement que les Eyldar avaient cette habitude d’utiliser les lettres de leur alphabet aussi comme symboles, que les Atlani d’Eokard aient repris le principe n’était pas très étonnant. Elle se demanda qui elle devait maudire, lui ou elle, mais effectivement, il y avait, juste à vingt mètres, au bord de la piste, un accès souterrain charmant, caché en partie par une petite butte de gazon isolant les alentours du faible bruit des navettes.
L’escalier souterrain était des plus éclairés, des plus avenants, et surmonté d’un coupole de verre. Sans doute plutôt du bon plexi, pensa Kyoshi. Toujours est-il qu’entrer dans ce passage souterrain, loin de déclencher des crises de claustrophobie, était un plaisir de plus dans cette cité à découvrir. Le parfum de la mer se sentait jusqu’ici, et de doux courants d’air poussèrent Kyoshi à chercher les conduits d’aération habilement dissimulés partout.
Le hall était effectivement au bout d’un long couloir roulant. De grande taille, mais sans tomber dans le monumentalisme des architectes terriens, sa forme arrondie et douce le rendait agréable. Kyoshi pensa qu’un concert dans une salle où le son se réverbérait avec tant d’harmonie serait un plaisir. Elle se mit à regretter alors de ne pas avoir voulu s’encombrer de son synthé pour voyager. Grave erreur, pensa-t-elle. Je risque de passer des jours entiers à voyager, de l’avion au train en passant par le cargo spatial poussif, et à part réécrire mon rapport et les textes de Randir, je ne sais pas comment je vais occuper mon temps.
Là encore, d’instinct, ses appendices mentaux voulurent courir d’esprit en esprit, évaluer un danger, une menace, mais elle les fit disparaître une fraction de seconde après leur naissance.
Pour décrire l’atmosphère qui régnait dans le terminal de Tara Eokardia, en ces petites heures de la matinée, le lecteur est prié de se reporter à la lecture du chapitre un: tout y est. Y compris la réaction des rares spectateurs à la vue de Loo-Luna qui, à ce moment, n’était plus la voyageuse fatiguée par un long transit interstellaire, mais une Areylwen à la beauté superlative, avec dans les yeux une flamme certaine.
Elle avait pour l’occasion dépensé une somme plus apte à figurer dans un budget étatique que sur une facture de tailleur. Ses conceptions de la mode féminine dataient quelque peu, et si elle avait eu la joie de voir que certains standards ne mourraient jamais, de nouvelles technologies et de nouvelles idées étaient apparues et elle avait décidé de tester.
C’est ainsi qu’elle avait enfilé un pantalon de soie noire et translucide, décoré d’arabesques à peine plus opaques (les Eyldar l’appelait « dentelle de nuit »). Sa chemise, en edisian d’un blanc très pur, bénéficiait d’un large décolleté fermé par un treillis de lacets; elle tombait au delà des reins, ceints par une large ceintude de cuir reptilien brun-rouge, ornementée d’argent et d’acier, à laquelle était attachée son épée, dans son fourreau resplendissant.
Loo-Luna avait aussi choisi de se laisser tenter par un gilet, formé de lanières tressées en cuir bleu, soie verte et fils d’or, et elle était chaussée de bottines noires et brillantes, à la pointe griffée d’argent. Quelques bijoux discrets complétaient sa tenue: ornements d’oreille en or et rubis, tour de cou fin et sobre en or rouge, une panoplie de bracelets si fins qu’ils n’étaient visibles qu’en groupe. Et, pour finir, à sa chemise, une broche aux armes de sa famille, qu’elle s’était faite faire il y a quelques temps.
Elle s’était habillée pour séduire, et elle put se rendre compte de son efficacité auprès des mâles alentours. Lorsqu’ils la virent aller à la rencontre de la minuscule humaine et l’embrasser fougueusement, une bonne partie de l’audience masculine fut déçue. L’autre phantasma ferme.
– « Les étoiles brillent sur notre rencontre, Kyoshi: Tu as fait bon voyage? »
– « Euh… très bon, merci. » À vrai dire, elle s’y était copieusement ennuyée, au milieu d’un congrès d’épigraphes sexuagénaires monomanes qui venaient visiter les Archives Royales. Mais d’une part, pour des questions de bienséance, ce sont des choses qui ne se disent pas, surtout à une amie très chère qu’on n’a pas revue depuis plusieurs mois, et d’autre part elle avait été quelque peu surprise par la formule de salutation employée.
Loo-Luna contempla la tenue.
– « Tu n’as pas beaucoup changé. »
Kyoshi rit: « Tu sais, j’ai beau être humaine, je ne change pas d’apparence tous les mois… » Quoique…, pensa-t-elle.
Loo-Luna lui rendit son rire. « Tu as raison. Bon, on y va? »
– « Attends, je dois récupérer mes bagages. »
L’Eylwen regarda avec effarement la taille de la malle qui accompagnait Kyoshi. À peine plus petite qu’elle! Heureusement pour la jeune fille, le bagage était muni d’un dispositif antigravité, qui la rendait plus transportable. Comme elle portait aussi un sac à dos informe et une pochette en bandoulière, Loo-Luna se demandait franchement ce qu’elle pouvait bien embarquer.
– « Au fait, tu sais où tu vas dormir? » La question n’était pas si innocente.
– « Pas encore. Mais j’ai les adresses de quelques hôtels. Je vais les appeler, et… »
– « Pourquoi pas chez moi? On a mis une chambre à ma disposition, et le lit est largement assez grand pour deux. » Elle tapota la malle qui flottait entre elles deux en ricanant. « On devrait même trouver de la place pour mettre ça quelque part… »
Kyoshi Kerensky, malgré son jeune âge, n’était pas née de la dernière pluie acide. Elle avait compté sur cette proposition. Son sourire scella l’accord.
– « Tu sais où sont les taxis? Ou le métro, le bus… C’est quoi le plus rapide? »
– « Le plus rapide, je ne sais pas, mais le plus agréable, c’est la calèche… »
– « Une calèche? Une… calèche, tu veux dire, avec des chevaux? »
– « Oui, bien sûr… Enfin, des rokkani, mais même moi j’ai du mal à faire la différence. » Loo-Luna sembla s’amuser de la surprise de la Terrienne.
– « Non, non, ca ira très bien, je ne suis pas pressée, pas du tout… »
Loo-Luna et Kyoshi remontèrent à la surface par un grand autre grand hall d’entrée, en pente douce et aux murs percés de magasins pour touristes un peu désertés ces temps-ci. Kyoshi s’imaginait déjà pouvoir se promener dans une calèche, tranquillement, bercée par le rythme des sabots… Une calèche! Avec de vrais chevaux! Elle ne se souvint en avoir vu qu’une fois, et de loin encore. C’était sur Olympus, et elle avait bien d’autres choses à faire que pouvoir les approcher.
– « Des vrais chevaux, une vrai calèche… J’ai du mal à croire que je puisse avoir ça en guise de taxi, ici. Et ça a l’air habituel. Je crois que je commence à comprendre pourquoi il y a des gens qui tombent amoureux de cette planète, de ce pays… »
Elle avait dû penser à haute voix, car elle vit Loo-Luna sourire, la calèche venait d’arriver à l’instant. La jeune terrienne discuta avec le palefrenier et elle consacra quelques instants à approcher les deux grosses bêtes de trait à l’allure placide qui tiraient la calèche. À les caresser, à les nourrir, les embrasser, les flatter. Et finalement grimper sur le dos de l’un d’eux, pour un court moment, après quoi, presque à regrets, elle alla s’asseoir dans le véhicule. Ses affaires y était déjà, Loo-Luna l’y rejoint, et le palefrenier lui adressa — encore — un sourire amical et compréhensif.
– « Tout le monde sourit, ici? », demanda-t-elle.
– « Tout le monde, mademoiselle, » lui répondit-il. « C’est pour ça que nous vivons si vieux… »
La remarque fit rire Loo-Luna et la calèche s’ébranla…
– « Quelles sont les nouvelles? Tu as des nouvelles de Sylvano?… »
Kyoshi se rembrunit brutalement. Elle retira ses verres fumés et plongea son regard carmin dans celui de Loo-Luna.
– « Il y a eu un… problème. » Baissant la voix: « Tu permets que je t’en parle par télépathie? »
Loo-Luna réfléchit deux secondes à la traduction et aquiesca. Kyoshi poursuivit alors:
**Ils se sont fait attaquer par des mercenaires. Leur immeuble a sauté. Sylvano va bien, mais ils ont eu des morts et des blessés. De ce que mon… de ce que je sais, des gens puissants leur en veulent.** Elle soupira: « Damnée békaze… »
Kyoshi était sombre, elle ruminait ce mot « békaze ». Bad Karma Zone.
Loo-Luna, songeuse, rompit mentalement le silence.
**Il s’en tirera. Il est plus fort qu’il n’en a l’air.**
Kyoshi hocha la tête, le regard dans le vide. Loo-Luna prit son visage entre ses longues mains nacrées, s’approcha d’elle.
**Kyoshi, tu ne peux rien faire pour l’aider. Alors arrête de te faire des reproches. Je n’ai pas envie de te voir faire une tête de moribonde, d’accord?…**
Le regard pourpre de l’Eylwen plongea dans ses yeux magenta. Elle avait été reine et savait comment regarder les gens suivant ce qu’elle voulait d’eux. Kyoshi n’avait pas l’habitude de ce genre de chose. Quand elle était petite, c’était elle qui mettait les gens mal à l’aise en les regardant.
**Mais, je…** Dur de mentir par télépathie. Surtout à Loo-Luna! **D’accord. Excuse-moi…**
Loo-Luna sourit. Elle connaissait ce genre de situation. Et son remède.






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