Les songes de Loo-Luna furent hantés par visions chaotiques et floues. Les images et sonorités du groupe de musicomanes terranophiles de la veille se superposèrent avec le visage d’Inithil. Loo-Luna resta un long moment dans la pénombre, suspendue entre sommeil et éveil, emberlificotée dans les draps et ses vêtements de voyage. Les vestiges du rêve dansaient une sarabande sans queue ni tête dans son entendement.

Elle émergea péniblement, entreprit de se débarasser de son mauvais déguisement de nomade du désert et parvint à atteindre le bassin. S’y glissa et se laissa aller. Fit le vide.

Les pièces éparses de son cerveau finirent par retrouver leurs places respectives, avec plus ou moins de bonne volonté. En quelques mouvements et exercices, son corps finit par faire de même, non là encore sans réticences. Enfin redevenue elle-même, Loo s’autorisa quelques moments de calme dans l’eau tiède et l’ombre fraîche.

Il lui vint bientôt à l’esprit que, n’étant plus une princesse, il ne fallait pas compter sur le petit personnel pour lui amener vêtements, petit-déjeuner et nécessaire de beauté, comme il sied à une personne de son rang. Elle se résolut donc à devoir s’en occuper par elle-même, non sans un soupir nostalgique. Le miroir lui renvoya l’image d’une Eylwen à la peau pâle et nacrée et aux cheveux d’argent; l’ombre donnait à ses yeux magenta des reflets pourpres. Elle crut voir un léger défaut, avant d’apercevoir un court glyphe lumineux dans un des coins supérieurs. « Message? », murmura-t-elle.

Instantanément, une partie du miroir renvoya l’image de Turlan; elle sauta en arrière, surprise. « Turlan? Qu’est-ce que vous… »

« Lensil, Loo-Luna de Lleniel. Si vous recevez ce message avant d’avoir mangé, je vous propose de déjeuner avec moi, à la taverne de la bilbliothèque. » Un message visuel.. Elle connaissait, mais avait toujours du mal à s’y faire. Un plan apparut, indiquant la position de l’endroit. Turlan lui laissa aussi les coordonnées de son communicateur personnel. Elle nota le tout mentalement.


En admettant qu’elle ait pu se perdre, à peu près la moitié des personnes croisées s’étaient déclarées volontaires pour l’accompagner. À cette heure de la journée, l’Université était plutôt bondée. Loo les en remercia poliment, mais parvint seule à la taverne.

Le bâtiment de la Bibliothèque contrastait fortement d’avec les autres logements alentours: il était plus grand, plus massif et plus décoré. Il était plus ancien, aussi. Les armes de tous les clans fondateurs d’Eokard, avait-elle lu, étaient figurées dans la grande frise qui courait sur tout le pourtour du mur extérieur. Elle se demanda un instant si elle en reconnaîtrait, mais se ravisa. Les Bellisandre étaient partis après; après tout le monde…

Dans une des tourelles, la taverne n’en avait que le nom; c’était une grande salle presqu’entièrement vitrée, où seuls une poignée de jeunes Eyldar et Atlani mangeaient, buvaient ou discutaient tranquillement. Turlan était assis près d’une fenêtre, sa grande silhouette penchée sur un lutrin de table où reposait un tome conséquent.

– « Lensil… »

– « Lensil, Loo-Luna. J’en conclus que vous avez eu mon message. Avez-vous mangé? »

– « Pas encore. »

Turlan adressa trois signes rapides et un sourire à un jeune Atalen à un bout du grand comptoir; celui-ci acquiesca et disparut en cuisine.

– « Votre nom n’est pas courant. »

– « Pardon?… » Loo-Luna ne s’attendait pas à ce genre d’entrée en matière.

Turlan sourit. « De-Lleniel, n’est-ce pas? La généalogie est un peu mon sport préféré. Moins dangereux que le talgontalan, surtout à mon âge… »

– « Euh, oui, enfin, non. Je suppose… »

– « Je jetterai un coup d’oeil… Mais ce n’est pas ce pour quoi vous êtes là, n’est-ce pas. Il y a ces allées et venues… »

Loo-Luna regarda Turlan. À la mention de son nom de famille, elle avait glissé sans s’en rendre compte hors de la réalité, dans des pensées d’un autre âge. Le vieil homme ne s’en était pas aperçu et était parti dans une longue explication.

– « … et quand on arrive, rien n’a bougé! Ah! Je le saurais, ce sont là où sont les ouvrages les plus précieux… »

Un instant elle fut contente qu’il changeât de sujet, même si elle aurait aimé en savoir plus.

– « … et tout ça sans que rien ni personne ne remarque sur le moment quoi que ce soit. Enfin, quoi! Les Archives royales, on n’y rentre pas comme dans des thermes, non? C’est gardé, et pas qu’un peu. Et je les connais, les gardes: des braves types, gentils mais pas coulants.

« Je crains qu’il n’y ait de l’Arcane là-dessous. Eh, si je vous disais: rien que ces vingt dernières années, combien on en a renvoyé de ces fouineurs… Des charters entiers vers Copacabana! »

– « Copacabana?… »

– « Oui, vous savez bien, ces petits fouineurs de la Rose de… De quoi déjà? »

– « De Mars? »

– « Oui, c’est ça… Vous connaissez? »

Elle sourit « Un peu, oui… Les voleurs d’archives. J’en ai discuté avec eux il n’y a pas longtemps. »

– « Ah! Elle m’en a parlé. Ça fait depuis qu’ils existent qu’elle en discute avec eux, m’a-t-elle dit… Tros pressés. Trop terriens… »

Loo réfléchit. Le serveur profita de la pause pour apporter un large plateau: thés et épices, un assortiment de brioches à la canelle, quelques fruits frais et une galette fumante à côté d’un pot de miel. Les odeurs combinées suffirent à mettre son estomac au bord de la rébellion ouverte, elle entreprit donc de calmer les esprits révolutionnaires.

Ce qui ne l’empêcha pas — car c’était une femme de tête avant d’être une femme d’estomac — de penser que quelque chose ne collait pas dans l’histoire…

Promotion éhontée
  • Digg
  • del.icio.us
  • Technorati
  • Facebook
  • LinkedIn
  • Google Bookmarks
  • Netvibes
  • StumbleUpon
  • Wikio FR
  • Twitter
  • email
  • Print
  • PDF