Il fallut bien tout le poids de l’autorité morale de Turlan pour parvenir à tirer les deux filles des griffes de la Milice. Celle-ci, comme l’avait d’ailleurs fort judicieusement fait remarquer le douanier à Kyoshi, n’aimait pas qu’on fasse une reprise des Révoltes Mutantes de Copacabana dans sa juridiction. Surtout avec un revolver qui, d’une seule balle, pouvait transformer un de leurs patrouilleurs antigrav en trou dans le sol.

Le corpus delicti fut d’ailleurs promptement mis sous séquestre, au grand dam de sa propriétaire.

Cela dit, Turlan n’affichait pas sa mine des grands jours. D’autant plus qu’il avait été tiré du lit après peu d’heures de sommeil et l’ingestion d’un somnifère.

– « Récapitulons… », commença Kyoshi, alors que le trio marchait dans les rues de la cité étudiante.

« Nous avons donc une équipe de roboticiens qui introduisent leurs petits engins dans les Archives Royales. Ils contaminent — si l’on peut dire — un certain nombre d’ouvrages précieux, pour que ceux-ci soient acheminés vers le laboratoire de restauration. Là, un complice se charge de leur substituer des copies et de les faire sortir. »

– « Sans doute pour les vendre à des collectionneurs peu scrupuleux », complèta Turlan sur un ton qui aurait filé le cafard à un congrès de clowns.

Loo-Luna aquiesca silencieusement. « Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on n’ait retrouvé aucun livre. »

– « Ils les ont sans doute embarqués avec eux », dit Kyoshi.

– « Peu de chance », répondit l’Eylwen, « ou alors un ou deux, pas plus. Ce sont de gros ouvrages, et lourds en plus. »

– « Alors ils sont sans doute déjà sortis du territoire », soupira Turlan. « Nous ne les reverrons sans doute jamais. »

Le trio marcha quelques instants en silence.

– « Pas sûr », reprit Kyoshi. « Je suis à peu près certaine que ces petits voleurs ne savaient pas réellement ce qu’ils volaient. »

Loo-Luna et Turlan s’arrêtèrent et la regardèrent. Elle reprit:

– « Ces livres sont donc rares, chers, lourds; bref, autant voler une statue monumentale ou une tonne de lingots d’or. Pour écouler ce genre de chose, il faut une filière, et je ne pense pas qu’ils puissent en avoir une. Ce qui implique qu’ils avaient sans doute un commanditaire, qui lui sait très bien ce qu’il veut… et dispose de la filière! »

Kyoshi pivota théâtralement sur la pointe de ses escarpins et se laissa tomber sur un banc. Elle décocha un sourire en forme de CQFD à ses compagnons de marche.

Après un instant de silence, Turlan reprit l’initiative et la parole:

– « Il suffit donc de savoir qui est ce commanditaire… » Il se tourna vers Kyoshi. « Vous avez une idée? »

La détective se demanda un instant s’il y avait un sous-entendu et se retint à quatre fois de ne pas aller voir. Le vieil archiviste avait eu une dure journée et elle pouvait bien lui accorder le bénéfice du doute.

– « Pas encore », répondit-elle, « mais on va voir si on ne trouve pas quelque chose. Loo, tu as pu…? »

Avant qu’elle ait pu terminer sa phrase, Loo-Luna produisit une poignée de cristaux au creux d’une bourse en cuir dans une main, ainsi que quelques cartes-mémoire dans l’autre. Elle avait le sourire du chat qui venait de manger le canari. Kyoshi lui sauta au cou — très littéralement: en passant de la position assise à la position accrochée au cou de Loo-Luna — et l’embrassa.


Quelques minutes plus tard, ils étaient tous trois à la terrasse d’un café parisien, ou tout au moins d’une fidèle reconstitution d’icelui – au détail près que le serveur était aimable et souriant. La matinée était douce et les clients nombreux. Kyoshi faillit s’étouffer avec le « p’tit noir » qu’on lui avait servi; elle évitait le café à Copacabana et elle ne s’était pas souvenue que la version européenne était pire.

Rogiero et elle passaient en revue les données contenues dans les différents supports de stockage, pendant que Loo-Luna et Turlan parlaient, lui semblait-il, bouquins. Un module traducteur de slave unifié et un autre de russe avaient été téléchargés pour l’occasion, les petits taquins poussant le vice jusqu’à écrire avec l’alphabet cyrillique (qui, malgré une idée reçue tenace, n’est pas l’alphabet officiel de la langue slave unifiée).

L’immense majorité des informations concernaient des applications robotiques qui passaient au-dessus de la tête de tout le monde. Ça et là, quelques images repêchées sur des serveurs qualifiés pudiquement de « pour adultes » (qu’Kyoshi jugea d’une banalité déprimante), une volée de vers qui perdaient sans doute beaucoup à la traduction.

Elle retrouva néanmoins dans une partition qui servait de mémoire-cache à un système d’information en ligne, une page provenant d’une source peu conventionnelle. Et qui pour tout dire faisait un peu tache au milieu des autres sujets. La page, à l’en-tête officiel de la Confédération Européenne, était intitulée « Personnel fédéral ayant rang d’ambassadeur — République Coopérative de Düttweiler »; suivait une bonne centaine de noms.

**Quelque chose?** Loo-Luna avait remarqué la pause de Kyoshi.

**Peut-être… En tout cas, ça mérite d’être approfondi!**

L’Eylwen vit mentalement approcher un raz-de-marée de jargonisme et préféra ne pas insister. Au demeurant, la conversation qu’elle avait avec Turlan était autrement plus importante.

– « Oui », disait le vieil archiviste, « la Légende de l’Inithil — appelée aussi ‘Légende d’Inithil’, d’ailleurs — est intéressante à plusieurs point de vue. D’abord à cause du grand nombre de variantes qui en sont issues, et aussi pour les différents niveaux de lecture possibles.

« D’une part, on peut voir l’Inithil comme une des multiples Légendes stellaires, sur des vaisseaux étranges sauvant des voyageurs en perdition. Mais on a aussi l’allusion au clan stellaire, qui a vu plus que les autres et qui connaît intimement certains des secrets de l’Univers.

« Mais là où cette Légende va plus loin, c’est dans la manière qu’elle assimile ces deux concepts et qu’elle les lie avec un troisième: celui des Secrets Anciens. Ceux qui remontent avent l’Exil… Vous savez sans doute à quel point ces sujets sont sensibles, surtout depuis que ces historiens terriens et leurs ‘méthodes scientifiques’ sont venus mettre leur nez dedans. Ça a été de tous temps un sujet sensible, et dans le cas de l’Intihil, une source très précise fait état du fait que ceux du vaisseau, ce clan étrange, possédaient de ces Secrets Anciens. Et que, de ce fait, ils étaient en quelque sorte maudits par la connaissance qu’ils en avaient.

« Vous m’aviez parlé, je crois, de Celebrin? Eh bien c’est étrange, parce qu’une légende similaire à celle de l’Inithil porte sur un vaisseau appelé le Celebrin… C’est une occurence beaucoup plus rare; j’ai même cru voir la mention d’un Clan Celebrin, qui aurait résidé dans la Frontière, vers Avadi-Arag, je crois… Oui, c’est ça: les anciennes Principautés Unies. Je peux vous retrouver les références, notez… »

Loo-Luna sembla comme sortir d’une trance.

– « Euh… oui, oui… s’il vous plaît, Turlan. »

Il hocha la tête. « Avec plaisir, Loo-Luna. Ce sont des sujets passionannts, des Légendes flamboyantes, et pourtant infiniment tragiques. C’est sans doute pour cela qu’elles sont maintenant peu connues, ce qui est bien dommage car souvent, les narrations sont de qualité exceptionnelles. Un peu comme les Légendes sur les Extérieurs… »

– « Pardon? » C’était Kyoshi, qui à la mention du nom, avait levé la tête de son écran.

– « Les Extérieurs. Une peuplade étrange, de voyageurs stellaires. Certains pensent qu’il pourrait s’agir d’un clan elenari qui aurait viré andoril, mais on pense le plus souvent à une civilisation non encore recensée.

« C’est d’ailleurs amusant: les deux légendes, celle de l’Inithil et celle des Extérieurs, sont liées. »

Promotion éhontée
  • Digg
  • del.icio.us
  • Technorati
  • Facebook
  • LinkedIn
  • Google Bookmarks
  • Netvibes
  • StumbleUpon
  • Wikio FR
  • Twitter
  • email
  • Print
  • PDF