« 1918, L’étrange victoire », de Jean-Yves Le Naour

"1918, L'étrange victoire", de Jean-Yves Le Naour

Avec 1918, j’arrive au bout des cinq volumes que l’historien Jean-Yves Le Naour a consacré à cette Première Guerre mondiale, qui porte en elle les germes de tout le XXe siècle. Et ce n’est pas beau à voir.

Certes, même pour quelqu’un comme moi, qui n’y connaissait que les bases, les horreurs de cette première guerre industrielle sont connues. Mais ce que révèle cette série d’ouvrages, et celui-ci en particulier, c’est à quel point s’y rajoutent la mesquinerie et la veulerie politique, l’incompétence et les querelles de chapelles au sein des militaires et l’entreprise de bourrage de crânes de la presse de l’époque.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Jean-Yves Le Naour ne prend pas de gants pour dénoncer l’incurie qui règne au sommet de l’État – et pas seulement en France, d’ailleurs, même si ses ouvrages traitent principalement de ce pays.

On y voit Clémenceau, qui arrive au pouvoir fin 1917 et qui n’hésite pas à s’allier avec l’extrême-droite monarchiste pour arriver à ses fins. Certes, la France, dont c’est le quatrième ou cinquième chef de gouvernement en autant d’années, avait besoin d’un chef énergique, mais cette énergie, il l’emploie aussi pour démolir ses ennemis politiques.

On y voit aussi Foch parvenir enfin au poste de commandant des forces interalliées, mais devoir lutter pied à pied contre des commandements anglais (Haig) et français (Pétain) qui ne veulent pas obéir à ses ordres. Cela va leur coûter cher.

Car si 1918 est l’année où les Alliés ont fini par gagner la guerre, c’est aussi celle où ils ont failli la perdre: de mars à juin, les Allemands attaquent, bouleversent les lignes, menacent de nouveau Paris. Il s’en faut de peu pour que la désorganisation des forces franco-britanniques ne leur coûte la victoire.

Selon une citation, attribuée à Winston Churchill – on ne prête qu’aux riches – les Anglais perdent toutes leurs batailles sauf la dernière. Dans le cas présent, ce fut un peu le cas pour eux et leurs alliés: leurs offensives ont souvent été catastrophiques et, lors des attaques ennemies, on a l’impression qu’ils ne se redressent que par miracle.

En fait, l’impression qui se dégage de l’ensemble, c’est que ce sont plus les Allemands qui ont perdu que l’Entente qui a gagné. Les dernières offensives sont certes victorieuses sur le plan tactique, mais elles coûtent effroyablement cher en vies humaines à une armée allemande au bout du rouleau.

Au reste on vient à se demander, avec l’auteur et plusieurs acteurs de l’époque, si la paix n’a pas été signée trop tôt. Les nationalistes allemands auront beau jeu par la suite de jouer sur la carte du « coup de poignard dans le dos » et de blâmer les sociaux-démocrates pour une paix honteuse.

Mais de même qu’en 1914, tout le monde était tellement enthousiaste pour partir à la guerre qu’aucune force n’a plus l’arrêter, fin 1918, plus personne n’avait vraiment envie de se battre. Ni les puissances centrales, en pleine décomposition, voire en guerre civile, ni les Alliés – à part peut-être les généraux américains, qui n’ont pas hésité à envoyer leurs hommes à la mort après l’heure de l’armistice.

Au final, les cinq tomes de cette série mettent en lumière la complexité d’un conflit où, très souvent, le politique se mêle du militaire – et réciproquement. Et, surtout, il montre à quel point l’arme économique a eu des conséquences de premier plan. Si l’Allemagne s’effondre, c’est d’abord parce que l’économie ne peut plus suivre et que le peuple meurt de faim.

Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est le niveau de bouffonnerie tragique des élites dirigeantes, chez quasiment tous les acteurs de cette guerre. Tout est calcul, mesquinerie, mensonge. J’ai presque l’impression que l’auteur noircit le tableau à souhait.

Je suis bien conscient qu’on ne peut pas se faire une véritable idée de ce qu’a été la Première Guerre mondiale en ne lisant qu’une seule source – testis unus, testis nullus – et je me garderai bien de tirer des conclusions définitives après cette lecture. Néanmoins, j’ai trouvé ce panorama très convaincant et complet.

Ce n’est certes pas de la petite lecture et, parfois, l’accumulation d’exemples tirés de la presse a tendance à nuire à la lisibilité du propos, mais je recommande néanmoins cette série d’ouvrages, qui est en cours d’édition au format poche.

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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