« 1915, L’enlisement », de Jean-Yves Le Naour

"1915, L'enlisement", de Jean-Yves Le Naour

Ces temps-ci, je me fais des séries de bouquins en rafale; après The Secret World Chronicle, j’enchaîne sur quelque chose de totalement différent avec 1915, de Jean-Yves Le Naour, suite de 1914 chroniqué en mai. J’ai déjà la suite, qui suit la même formule, à savoir un volume par année jusqu’en 1918.

Cette série de bouquins sur la Première Guerre mondiale se concentre principalement sur la France; c’est à la fois la force et la faiblesse de cette série. Force, parce qu’elle ne se contente pas d’explorer les aspects militaires, mais également la politique, la diplomatie, les médias et la vie quotidienne, au front et à l’arrière.

Cette approche holistique permet, comme avec le premier volume, de flinguer un certain nombre d’idées reçues, même si on sent bien que l’auteur a également envie de régler quelques comptes personnels avec l’historiographie officielle. En premier lieu, Joffre, le généralissime, qui a souvent été décrit comme « le vainqueur » de la guerre et qui en prend ici pour son grade – fort élevé, d’ailleurs. L’animal n’en fait qu’à sa tête, avec une stratégie de « grignotage » de l’armée allemande qui grignote surtout… l’armée française.

Car 1915, c’est l’année où tout le monde finit par se rendre compte que le mythe de la « guerre courte » est mort – avec déjà plusieurs millions de soldats. C’est aussi l’année où le gouvernement français découvre que son haut-commandement militaire, à savoir Joffre et un quarteron de jeunes officiers avec une expérience très limitée du terrain, n’a pas la moindre intention de leur laisser une once de contrôle.

Alors, il faut se rappeler qu’on est à la « grande époque » de la Troisième République, avec un Parlement très remuant et des gouvernements – pluriel – très volatils. Ceux qui aujourd’hui râlent sur la Cinquième et son gouvernement tout-puissant devraient s’en rappeler. Du coup, la politique politicienne est reine et, à ce jeu, Joffre est très fort, avec la complicité du Ministre de la Guerre, qui fait à peu près tout pour ne pas le contrarier.

Et même si on a toujours raison rétrospectivement, 1915 est l’année des occasions ratées, à commencer par l’Armée d’Orient, qui aurait pu ouvrir un nouveau front dans les Balkans mais qui, à force de tergiversations, arrive trop tard pour sauver la Serbie. Ajoutez à cela le désastre des Dardanelles et les problèmes politiques et militaires de la Russie, qui passe de « rouleau compresseur » à « quasi-cadavre ».

Donc, en France, le front s’enlise; la Russie oscille entre coups de génie et déliquescence complète; la Grande-Bretagne et ses colonies se fait étriller dans le Bosphore; la Serbie disparaît presque complètement de l’échiquier et l’Italie, tout juste entrée en guerre au côté de l’Entente, patine déjà dans les Alpes. En face, la Turquie et la Bulgarie rejoignent les puissances centrales.

Dans 1915, un des éléments qui m’a le plus marqué, c’est à quel point la presse oscille entre optimisme béat, promettant la victoire – et un rasage gratis – pour le lendemain, et censure, laquelle ne repose d’ailleurs sur aucune base légale. Il est aussi frappant de constater que, pour reprendre la formule préférée du docteur House, tout le monde ment.

À chaque fois que je lis des ouvrages d’histoire sur les guerres modernes, je m’étonne toujours de ce qu’on semble oublier les leçons des précédentes. La guerre, c’est des horreurs à l’échelle industrielle et du mensonge par-dessus. Le bon peuple vit avec. Quelque part, c’est assez peu rassurant pour les années à venir.

Cela dit, pour en revenir à l’ouvrage, j’avais mentionné qu’il se concentrait sur la France et que c’était à la fois sa force et sa faiblesse. J’ai conscience qu’un tel exercice pour tous les autres belligérants résulterait en des ouvrages au quadruple de leur taille actuelle, mais le peu de couverture laissé aux autres nations, et surtout aux puissances centrales, donne une impression frustrante.

Je peux difficilement affirmer que l’auteur est partial, mais j’aurais aimé en savoir plus sur les réactions allemandes et austro-hongroises, surtout pour ce qui est des inévitables querelles politiques et de l’opinion de l’homme de la rue. De ce point de vue, cette série est quelque peu frustrante, mais c’est un des rares points négatifs que je peux lui trouver – avec les têtes de turcs de l’auteur.

J’en suis déjà à plus de la moitié du troisième tome, 1916, et je peux dire que la série continue au minimum sur sa lancée. C’est une lecture dense, mais accessible et qui mérite l’attention de quiconque souhaitant en apprendre plus sur la Première Guerre mondiale.

Alias

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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2 réponses

  1. K von Murphy dit :

    Le sage à dit : « La principale leçon de l’Histoire, c’est que les hommes ne retiennent pas les leçons de l’Histoire. » J’ai l’impression que les peuples sont encore plus ignares que leurs dirigeants à ce titre.

    Et en général quand on retient une leçon elle est périmée (en 1940 on était parés pour refaire une guerre d’attrition, pas de bol la mode était aux chars et aux avions).

    Quant à Joffre, je crois que lui taper dessus n’est pas nouveau, je lis des vacheries sur lui depuis longtemps.

    • Alias dit :

      Je pense que les vacheries sur Joffre sont relativement récentes et à la hauteur de l’hagiographie à laquelle il a eu le plus souvent droit.

      Pour 1940, les choses sont beaucoup plus compliquées que ça et le coup de la guerre d’attrition aurait pu fonctionner si, au milieu, Gamelin n’avait pas eu l’idée idiote d’aller livrer une guerre de mouvement en Belgique. Entre autres raisons.

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